Cannes 2012 : Moonrise Kingdom, de Wes Anderson

Cannes 2012 : Moonrise Kingdom, de Wes Anderson

Imbibé de nostalgie sixties, cette fugue en mode mineurs de Wes Anderson s’avère heureusement beaucoup mieux conduite, plus drôle et moins plombante que certains ses opus précédents.

SYNOPSIS DOSSIER DE PRESSE : Sur une île au large de la Nouvelle Angleterre, au coeur de l’été 1965, Suzy et Sam, douze ans, tombent amoureux, concluent un pacte secret et s’enfuient ensemble. Alors que chacun se mobilise pour les retrouver, une violente tempête s’approche des côtes et va bouleverser davantage encore la vie de la communauté.

 

Je l’ai martelé avec force et conviction lors de l’Aguiche Room consacrée à Moonrise Kingdom : l’œuvre de Wes Anderson me laisse généralement assez froid. Longtemps me souviendrai-je de ma réaction perplexe à l’issue de La Famille Tenenbaum, vendu par une ex-collègue comme le film qui avait bouleversé son existence (moi j’avais juste repris deux fois des nouilles). Un peu comme celui de Michel Gondry (exception faite d’Eternal Sunshine…), le cinéma précieux d’Anderson ne suscite généralement guère plus chez moi qu’un ennui poli. C’est très joli, inventif, décalé, tendre et mélancolique, visuellement toujours habile et cohérent … et je m’emmerde. Moonrise Kingdom ? Toute autre expérience.

Indubitablement, c’est du Wes Anderson. Un spleen insondable hante toujours les principaux protagonistes mais cette fois, Anderson, grand fan de Truffaut, bascule plus nettement du côté des 400 coups. C’est bien après la sourde tristesse des deux pré-ados fugueurs, Sam et Suzy, que le récit court allègrement. Deux enfants déjà abîmés, scotchés l’un à l’autre dans la fuite comme si leur vie ne dépendait plus que de leur amour. Les adultes à leur trousse, eux, n’ont pas grand chose à leur envier. Entre un Bill Murray père de famille dépressif et démissionnaire, France McDormand en épouse résignée, Bruce Willis en flic triste et amoureux sans retour d’icelle, Ed Norton en chef scout insécure, Anderson n’en démord pas : la dépression, ce vieux chewing-gum dégueulasse collé à vie sous la semelle, accable petits et grands plus ou moins brutalement, sans pour autant empêcher la vie de continuer.

Le monde des adultes, chez Anderson, semble toujours aussi terrifiant avec, au mieux, des êtres simplement malheureux ou en décalage et, au pire, des monstres froids comme l’assistante sociale jouée par Tilda Swinton. La tangente reste la seule option, forcément illusoire. Mais ici, un peu comme précédemment Mr Fantastic, la nature même du script concocté par Anderson et Roman Coppola interdit le surplace. On est dans un film de poursuite, dont le rythme s’accélère d’ailleurs nettement dans la dernière partie avec l’arrivée d’une très grosse tempête dramatisant brutalement les enjeux.

Anderson se moque un peu de tous ses personnages mais toujours avec tendresse et, par un optimisme bienvenu, leur donne une seconde chance au pire du grain. On saluera d’ailleurs la performance extrêmement touchante de Bruce Willis dans le rôle du capitaine Sharp. C’est bien par lui qu’au final, in extremis, une émotion palpable passe et élève le film au delà de la fable hilarante, adroite mais un peu nombriliste et consciente du brio de sa mise en scène. Succession de tableaux rétro à l’intérieur desquels la caméra se déplace presque exclusivement à l’horizontale ou à l’aide de zooms avant/arrière, Moonrise Kingdom multiplie les trouvailles, offrant à ce titre une ouverture brillante jusqu’au vertige. Anderson décline à l’infini les plans absurdes, perspectives trompeuses, effets comiques et personnages inconscients du comique de leur attitude.  Avec un naturel désarmant, le réalisateur filme l’amour foudroyant entre ses deux petits héros au seuil de l’adolescence, sans éviter non plus leur éveil à la sexualité (pas de panique : tout cela reste très sobre, Wes Anderson ≠ Larry Clarke). Enfin, on n’oubliera pas le chéri de ces geeks Bob Balaban dans un rôle désopilant de coryphée, ajoutant une touche de Woody Allen à ce joyeux ensemble.

Aussi méthodique et obsédé du détail que les scouts qu’il raille gentiment, Moonrise Kingdom est une parfaite mécanique d’évasion, aussi bien pour ses héros que pour le spectateur, ravi de ces 95 mn de fugue conclues par une ultime pirouette bouclant la boucle du générique d’ouverture.

MOONRISE KINGDOM, de Wes Anderson (1h34). Sortie nationale le 16 mai.

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