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Cannes 2014 : L’horreur en prime (critique de Deux jours, une nuit, de Luc et Jean-Pierre Dardenne)

Cannes 2014 : L’horreur en prime (critique de Deux jours, une nuit, de Luc et Jean-Pierre Dardenne)

Note de l'auteur

Deux jours AFFEn proie à une indicible menace, une petite communauté humaine s’entredéchire. Certains s’unissent pour combattre, d’autres agissent pour leur propre survie… Ça vous rappelle quelque chose ? Un film d’horreur dans un cargo spatial ? Une station polaire ? Presque. En fait, c’est peut-être déjà arrivé près de chez vous.

Présenté en compétition de la sélection officielle du Festival de Cannes 2014.

 

Pour conserver son travail, Sandra (Marion Cotillard) doit convaincre ses seize collègues de renoncer à leur prime annuelle de mille euros. C’est l’odieux chantage que son patron fait peser sur ses salariés. Mondialisation, concurrence asiatique, coût de la main d’œuvre… la ritournelle nous est familière. Le temps d’un week-end, dans sa tournée pour rallier à sa cause une majorité de ses camarades de labeur et les persuader de voter pour elle au détriment de leur prime, Sandra ne trouve pas beaucoup d’arguments. Tout ce qu’elle peut mettre dans la balance, c’est sa vie. Il y a ceux pour qui c’est plus important que le reste, ceux pour qui ça compte mais ça ne fait pas le poids au regard de leur propre situation, et les autres, pour qui la vie de Sandra vaut moins que la machine à laver qu’ils doivent s’acheter avec la prime. Chaque vote acquis redonne un peu d’espoir à la jeune femme, chaque refus, qu’il soit digne, méprisant ou agressif, lui en retire un peu plus. L’impression de mendier pour garder son travail lui devient insupportable. Situation révoltante, qui n’est pourtant qu’une forme particulièrement ostensible et absurde du cauchemar vécu par d’innombrables victimes de l’horreur économique.

© Christine Plenus

© Christine Plenus

Plus encore que le cinéma de Ken Loach, celui des Dardenne peut être impitoyable lorsqu’il part d’un fait particulier (qui, à part les personnes directement concernées, s’intéresse aux conséquences en termes d’emplois de la crise de la production européenne de panneaux solaires ?) pour raconter une histoire simple et humaine susceptible de parler à chaque spectateur de la planète. Pour ce faire, il opère par la simplicité dramatique et l’épure formelle. Une histoire évidente et un récit limpide, des personnages concrets jusque dans les moindres détails, mouvements, paroles, et le plan-séquence érigé en système, chaque scène se jouant dans la continuité, véhiculant les émotions sans entraves ni démonstration. Aussi efficace soit-il, ce dépouillement qui dépasse le contexte pour tendre à l’universalité du propos est à double tranchant. Derrière la simplicité guette le simplisme, et à la même question que pose invariablement Sandra – “tu serais d’accord pour renoncer à ta prime pour que je garde mon travail ?” – ses collègues, pourtant ni mieux ni moins bien lotis qu’elle, ne répondent pas tous de la même manière. Parce que tous n’ont pas la même conception de la solidarité mais aussi parce qu’il faut bien faire évoluer, on le comprend, une dramaturgie qui flirte avec la monotonie. Certains personnages et leurs réactions laissent alors une impression de schématisation, par contraste avec d’autres personnages plus denses.

© Christine Plenus

© Christine Plenus

Bien qu’elle procède de la même louable intention de dramatiser et d’intensifier, la principale faiblesse du film est ailleurs. Depuis Rosetta, les frères Dardenne excellent à filmer les personnages qui nagent à contre-courant et résistent au tourbillon qui les entraine. Lorsqu’ils abandonnent ce principe d’immersion, ce qui est le cas à plusieurs reprises dans Deux jours, une nuit, pour construire des situations qui impliquent des personnages secondaires (Timur qui s’effondre en larmes) ou lorsqu’il s’agit de ménager un coup de théâtre (Anne qui a quitté son mec), c’est l’anecdote qui surgit et, avec elle, un implacable comique involontaire. Le film ralentit alors, recule même de quelques pas, et peine à retrouver la cadence. Si la volonté des réalisateurs était de souffler pour mieux repartir, ils ont, sur ce point en tout cas, raté leur coup.

 

En salles depuis le 21 mai.

2014. Belgique / France / Italie. 1h35. Réalisé par Jean-Pierre et Luc Dardenne. Avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione, Pili Groyne, Catherine Salée…

 

Extraits de la conférence de presse à Cannes :

La bande-annonce du film :

Et parce que je sais bien que vous aimez ça, voici le photocall :

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