Castle, Chapitre Final

Castle, Chapitre Final

Note de l'auteur

Lundi 16 mai, la dernière page de Castle a été tournée après huit années de bons et loyaux services. Une annulation qui a pris à contre6pied la reconduite du contrat de Nathan Fillion mais qui consigne le départ de Stana Katic et une lente érosion de la série. Si l’annonce tardive de son arrêt a pu prendre à défauts les auteurs, le public ne sera pas resté sur une fin abrupte, deux conclusions ont été tournées. L’occasion de revenir sur la série, sa place dans un genre embouteillé et ce qu’un simple épilogue rapiécé peut signifier sur l’aboutissement du formula show.

Paysage convergent
©CBS

©CBS

La saison 2008-2009 a célébré une étrange convergence : l’apparition d’enquêteurs décalés ; la disparition de Gil Grissom (CSI). Deux événements a priori sans connexion et pourtant, se joue à cet endroit, une réaction. Une réponse à l’hégémonie CSI et ses personnages instruments, sa rigueur froide, qui s’incarna dans des compositions un peu marginal de The Mentalist, Lie to Me, Castle et un peu plus tard White Collar. À partir de cet instant, l’empire CSI va décliner progressivement, perdre de sa superbe et ne plus s’imposer comme la valeur absolue de la série policière. Patrick Jane, Cal Lightman, Richard Castle ou Neal Caffrey deviennent le visage de leur série, l’expression qu’une autre approche est possible.

Cette soudaine confluence restera le produit éphémère de son époque. Plus tendance que révolution. Nous n’avons pas vu naître des ersatz par paquet de douze, toutes ces séries se sont installées durablement (excepté Lie to Me, trois saisons) dans le paysage télévisuel américain. De six à huit ans, nous avons pu suivre les aventures d’un mentaliste, d’un romancier ou d’un ex-escroc travaillant pour le FBI pour une récréation des grands classiques policiers.

Les saisons 2014-2016 ont célébré une autre convergence : leur disparition. The Mentalist et CSI comme première vague, suivie par Castle et CSI Cyber, CBS mettant un terme à seize années de présence de la franchise sur les écrans. En deux ans, le paysage des formula shows policiers a perdu une partie de son caractère familier. Dorénavant, il faudra composer avec la franchise NCIS, la plus versatile Chicago, Criminal Minds (on préfère taire Beyond Borders), Law & Order: Special Victim Unit et Bones qui devrait tirer sa révérence l’année prochaine. En attendant le flux des nouveautés de la saison 2016-2017.

Démythification, comédie et essoufflement

Pendant huit saisons, Castle a promené son air insolent de petit malin, dans une configuration classique (Arabesque rencontre Clair de Lune) qu’elle dynamitait à coup de clins d’œil à la pop culture (du cinéma aux romans policiers en passant par les comics), de réflexes méta (sur le polar, la télévision), dans une ambiance décontractée. Comédie policière vive et rusée quand elle ne cherche pas à se prendre au sérieux, la série a pu capitaliser sur un Nathan Fillion (Firefly) nageant comme un poisson dans l’eau dans le rôle du charmeur espiègle, malin et couard, geek et désuet, passionné et irrationnel.

ABC/Byron Cohen

©ABC/Byron Cohen

La série policière a souvent joué sur deux tableaux. Le premier, sa force, une démythification du genre policier (et dérivé) ; les théories fantasques du romancier trouvaient un appui dans la réalité façon « la vie, ce grand roman » ou dans l’action, aiguisant un sens comique pragmatique. Le second, plus sérieux et dramatique, construit sur la forme de fils rouges (ce faux ami des derniers formula shows policiers), qui, trop souvent, englue la série des enjeux très premier degré jusqu’à l’indisposer.

Les années ont fini par alourdir sa course de fond et les deux dernières saisons ont montré de sérieux signes d’essoufflement. Un peu pantelant et oppressée par sa propre nature, Castle s’est retrouvée prise au piège de sa répétition, jetant son dernier atout comme on jette l’éponge. Elle s’est reniée en séparant de façon symbolique (pour de fumeuses raisons) son couple vedette alors qu’elle s’était sortie du syndrome Clair de Lune sans embûche. Tentative vaine de rejouer sur une dynamique faite d’antagonisme, de fuite, ce volte-face impromptu revient à nier ses fondamentaux : le formula show ne (se) reproduit pas, il varie. Les auteurs nous rejouent un vieux couplet, croyant voir dans l’inspiration des débuts une façon de renouveler le présent, sans comprendre que toute la série a évolué et pas uniquement le statut marital de Castle et Beckett.

Liquidation avant cessation d’activité
©ABC/Byron Cohen

©ABC/Byron Cohen

En insérant un but narratif concret, matérialisé par l’idée du fil rouge, les scénaristes ont créé une date de péremption. Un mal dont a souffert The Mentalist quand l’intrigue autour de Red John est (enfin) arrivée à son terme. Cette gestion sur la longueur, à la progression chaotique, s’apparente parfois à la honte d’être une série à épisode bouclé qui s’incarnerait dans une excroissance narrative pour tenter d’être ce qu’elle n’est pas. Rien n’empêche de créer une continuité extraordinaire au sein d’un organisme qui se répète, mais cela ne doit pas jouer contre la nature de la série. Dans Castle, les fils rouges successifs ont souvent été contre-productifs et synonymes de navigation à vue. Et dans le pire des cas, prendre des allures risibles dans la dernière saison où les auteurs tentent de nous vendre un Docteur Gang à l’origine de tous les maux comme boss final.

Chaque mention de l’illustre LokSat s’accompagne d’une sensation de flottement, que l’on retrouve dans un dernier épisode précipité qui abat toutes ses cartes avec l’énergie du désespoir. Se diffuse l’impression d’une immense liquidation avant cessation d’activité prémonitoire (la série n’était pas encore annulée au moment de l’écriture) où les scénaristes entrouvrent la porte, ne sachant plus s’ils doivent anticiper sa fermeture ou non. Entre précipitation et retenue, le serie finale devient réellement inconfortable quand on regarde l’épisode en sachant que c’est le dernier. Ici, l’information modifie notre perception, notamment dans la réception de l’épilogue, greffe un peu artificielle qui intervient comme une séquence bonus post-générique.

Le Chat de Schrödinger

La fin de Castle pose la question de la conclusion dans un organisme créé pour durer. Contrairement au récit feuilletonnant (ou l’incursion d’un fil rouge déterminant), le formula show ne porte pas en lui les germes de son autodestruction. Sa vitalité ne dépend que de la capacité des auteurs à renouveler son propre système et le public à suivre cette évolution. Les finales donnent souvent lieu à des événements tièdes, voire des non-fins, à l’image d’une série sans réel début, qui n’entend pas fermer son monde une fois le dernier épisode diffusé. La conclusion devient suspension permanente du récit, laissé dans un état indécis.

castle-final-byron-cohen-3

©ABC/Byron Cohen

L’annulation de la série a forcé les auteurs à greffer une fin à une situation prévue sur l’ouverture d’une nouvelle saison. Ce collage grossier et abrupt remodèle complètement l’épisode et le teinte d’une belle et surprenante interrogation finale. Alors que se dessine l’avenir (le départ de Stana Katic), les images supplémentaires nous entraînent quelques années plus loin où l’on peut voir le couple célébrer leur vie de famille. Happy end pour série feel good.

Pourtant, l’artifice a de quoi rendre perplexe par son irruption, tranchant avec la situation dramatique qui voit le couple agonir dans un plan qui rappelle The Killers de John Woo. Il y a rupture de ton, rupture chromatique, une texture de l’image qui renverrait au fantasme. Sa dimension irréelle et éruptive nous bouscule et modifie la perception de l’épilogue où du « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… », on passe à une vision perimortem de l’ordre du délire utopique. Deux interprétations d’une même séquence s’agitent pour offrir non pas des versions opposées mais qui se complètent selon une célèbre expérience de pensée : Le Chat de Schrödinger.

La greffe un peu rustre que l’on évoquait plus haut a introduit malgré elle une réponse plausible à la question « Comment terminer une série sans fin ? ». En utilisant deux interprétations en même temps (ils vécurent heureux, ils sont morts), la série n’accepte ni sa mort, ni son salut, elle préfère l’ambiguïté, toute accidentelle soit-elle. La mécanique d’autoreproduction permanente propre aux œuvres à épisode bouclé trouve ainsi une finalité en proposant deux états, comme un dédoublement alors qu’elle était basée selon un principe d’unité ou de révolution au sens lunaire du terme.

La Mort vous va si bien

Finalement, l’annulation est peut-être la meilleure chose qui pouvait arriver à la série. Outre le fait qu’elle avait largement dépassée sa date limite d’utilisation optimale, elle a forcé la main des scénaristes à bricoler un épilogue qui a accidentellement élever le niveau de ce final. On aura ri avec Castle, on commençait à rire de Castle, la conclusion nous aura permis de réfléchir avec Castle. Où comment, de simple série policière inoffensive, elle s’est offert dans son dernier tour de piste, une réflexion sur la forme et la façon de conclure. Après les ratés de CSI ou The Mentalist, la surprise est venue de Castle. Qui l’aurait parié ?

Partager