Ce monde n’est pas raisonnable, Fargo acte 2

Ce monde n’est pas raisonnable, Fargo acte 2

Note de l'auteur
Spoilers : révélations modérées jusqu’au s02e05 !

Après une saison 1 remarquable, Fargo nous revient en se projetant dans le passé. Malgré cette table rase offerte par le format de l’anthologie, la série embellit ses codes et s’offre une embardée inattendue. Premières impressions à mi-saison.

All Star

Il n’était pas simple de succéder à Billy Bob Thornton, Allison Tolman et Martin Freeman. C’est pourtant le premier pari atteint et largement dépassé par cette saison 2 de Fargo. La distribution est aussi abondante que la neige sur les pleines hivernales du Minnesota et aussi précise que ce saut dans le passé qui nous ramène en l’an de grâce 1979.

Le casting est complètement renouvelé, mais quelques personnages font le lien entre les deux saisons (ce n’est donc plus de l’anthologie à proprement parler mais plutôt une sorte de saison préquelle). Lou Solverson – campé par Keith Carradine en saison 1 – est donc rajeuni sous les traits d’un Patrick Wilson débordant d’autorité qui fond comme neige au soleil en présence de sa femme Betsy, interprétée par Cristin Milioti (How I Met Your Mother). Mais le couple central de l’intrigue est formé par Kirsten Dunst (Peggy) et Jesse Plemons (Ed). Les Blumquist sont fascinants de naïveté et l’imbroglio très Coenesque qui les submerge permet au duo Dunst/Plemons d’étaler toute leur science du jeu sans parole. Car de part et d’autre, le vacarme est assuré par deux entités mafieuses antagonistes. Un syndicat du crime basé à Kansas City se présente en effet à Fargo et lance une OPA hostile sur le clan familial des Gerhardt. Floyd (l’excellente Jean Smart), la matriarche de fer de la famille Gerhardt tente de contrôler son impétueux aîné Dodd (un Jeffrey Donovan peu à l’aise avec l’accent du midwest) face à la menace représentée par un certain Joe Bulo (l’échalas Brad Garrett) et ses sbires.

Comme l’an passé, une bonne partie du casting affiche des antécédents de carrière dans le comique. Il est vrai que dans la continuité de ton de l’univers des Coen, la série louvoie avec délice vers l’humour noir. Pourtant, des acteurs comme Brad Garrett, Nick Offerman (formidable clin d’œil au Big Lebowski) ou encore Ted Danson sont d’abord ici des personnages dramatiques à part entière. Et tout comme Bob Odenkirk brillait l’an passé sur ce registre – et ce avant Better Call Saul –, Fargo saison 2 leur offre de brillants contre-emplois. A ce titre, celui qui est sans doute la révélation de cette première moitié de saison se nomme Bokeem Woodbine. Alors que son personnage avait été imaginé pour un acteur bedonnant aux origines italiennes, Woodbine s’est imposé pour ce rôle avec talent et son personnage, Mike Milligan, est aussi formidable et singulier dans sa répartie que sa couleur de peau dénote dans un midwest très blanc.

Jean Smart (Floyd Gerhardt)

Jean Smart (Floyd Gerhardt)

Prédominance féminine

Fargo, le film original, était déjà un manifeste féministe en soi. Frances McDormand faisait feu de tout bois dans le rôle d’une chef de police enceinte jusqu’aux yeux (et pour lequel elle remportera un oscar). En saison 1, Allison Tolman (Molly Solverson) prenait également l’ascendant au milieu d’un casting très masculin.

Cette saison, elles sont quatre à tenir le haut du pavé. Mais, de manière plus singulière encore, il est intéressant de constater combien elles occupent des positions de supériorité dans ce récit. De toute évidence, il y a d’abord Floyd Gerhardt qui dirige les affaires de son clan avec fermeté dès lors que son mari vacille. Sa petite fille, Simone (Rachel Keller) fait, elle aussi, rapidement preuve d’émancipation en échappant systématiquement à l’influence de son père. Quant à Betsy, la femme de Lou, elle s’avère bien plus redoutable (même diminuée), que son policier de mari, au jeu des déductions. Enfin, Peggy fait tout ce qu’elle peut – voire même un peu trop – pour s’assurer que personne ne décide à sa place.

Mais ce n’est pas tout, le personnage secondaire de Constance (la toujours impeccable Elizabeth Marvel), tenancière du salon de coiffure et employeur de Peggy, permet à Noah Hawley (showrunner) d’évoquer un féminisme engagé en toile de fond de son récit. Le contraste est alors saisissant. Le grand axe narratif de cette saison a pour objet cet affrontement inéluctable par les armes entre deux factions mafieuses. Faire exister cette dimension féminine au sein d’un conflit très masculin constitue une belle prouesse. Et puis, Hawley appuie son propos sur un contexte historique et social très soigné. Bon nombre de ses protagonistes masculins sont des vétérans. Ils sont revenus du front prompt à jouer de la gâchette mais psychologiquement marqués par l’arbitraire des combats. C’est dans ce contexte que les femmes de Fargo prennent leur destin en main et parviennent à s’émanciper des carcans familiaux.

Patrick Wilson (Lou Solverson)

Patrick Wilson (Lou Solverson)

Aux frontières du réel et de l’absurde

Ce retour de Fargo, c’est aussi l’occasion de s’interroger sur des questions plus inattendues. Dans le premier épisode de cette saison 2, le cadet des Gerhardt est témoin d’étranges lumières planant dans le ciel du Minnesota. La vérité serait-elle ailleurs ?!
L’événement rappelle d’abord la saison 2 d’American Horror Story (située, elle aussi, dans les années 60) mais la référence extraterrestre fait plus significativement référence à un autre film des frères Coen (The Barber – The Man Who Wasn’t There).

Toutefois, cette incartade ne vient pas d’une autre galaxie. Des faits troublants avaient en effet été rapportés dans la région à la même époque. Le récit de Val Johnson, officier de police locale, avait notamment fait forte impression et nul doute que Noah Hawley s’en est inspiré, tout comme il s’est inspiré d’un authentique fait divers pour l’accident de voiture impliquant une conductrice qui avait pris la fuite avec sa victime encastrée dans le pare-brise.
Il est encore trop tôt, à ce stade (s02e05) pour savoir si rencontre du troisième type il y aura. La multiplication des références à une possible présence extraterrestre suppose néanmoins un questionnement qui n’est pas vain.

Il est à rapprocher d’une thématique existentielle plus profonde. Là encore, le sujet fait incontestablement partie des préoccupations chères aux créateurs du film original. Les frères Coen sont en effet indiscutablement des cinéastes existentialistes. Fascinés par les personnages stupides, naïfs ou cruels, ils n’ont de cesse d’éclairer des comportements qui mènent implacablement à l’échec, quels que soient les mérites de leurs protagonistes.
La saison 2 souscrit totalement à ce schéma de l’absurde. Le concept imprègne d’emblée un récit dont on sait une partie de la finalité (son funeste dénouement à Sioux Falls) telle qu’énoncée par Solverson l’an passé.

Tout comme Lester Nygaard affectionnait les mauvais choix, Peggy et Ed font systématiquement prévaloir l’échappatoire au détriment de toute morale. Le destin de ce couple ordinaire qui bascule vers le tragique confine justement vers l’absurde lorsque le récit leur offre une chance de reprendre le droit chemin (épisode 4) et qu’ils l’ignorent sous l’impulsion de Peggy. Enfin, confronté à la maladie, Betsy se voit proposer un traitement test dont elle est prévenue qu’il peut n’être qu’une simple friandise. Pourquoi s’imposer une probabilité diffuse incluant placebo et médicament expérimental ?

Entre le surnaturel, la fatalité ou l’aléatoire, Fargo sublime l’absurdité. Mais la série n’est pas figée et Noah Hawley ne se détache jamais d’une recherche de sens. Et si Sisyphe* apercevait trois lumières vertes dans le ciel…

Fargo Saison 2 (FX)
Reprise chez nous sur Netflix au rythme de la diffusion US.
Showrunner : Noah Hawley.
Distribution : Kirsten Dunst, Patrick Wilson, Jesse Plemons, Jean Smat, Ted Danson, Jeffrey Donovan, Brad Garrett, Nick Offerman, Cristin Milioti, Bruce Campbell, Bokeem Woodbine.
Musique originale : Jeff Russo.

*: Le mythe de Sisyphe, titre du troisième épisode, est un essai (publié en 1942) d’Albert Camus, grand philosophe de l’absurde.
Le titre de cet article est justement tiré de son œuvre : “Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme.”

Crédits photo : FXP / MGM.

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