CEFF 2014 : bilan de la compétition

CEFF 2014 : bilan de la compétition

champs elyséesEntre autres réjouissances, le Champs-Elysées Film Festival (Festival du film des Champs-Elysées, en français) proposait du 11 au 17 juin une compétition de cinéma indépendant américain réunissant des films récents, inédits et réellement indépendants, sans Harvey et Bob donc. Ambiance Sundance sur les Champs, pour le meilleur et pour le pire.

Dans cette sélection d’assez bonne tenue, le pire n’est en rien catastrophique même si 1982 et See You Next Tuesday nous ont vraiment laissés perplexes. Premier long métrage réalisé par le producteur Tommy Oliver, 1982 mérite non seulement le prix spécial “je me suis pas foulé pour trouver un titre” mais aussi celui, plus embarrassant, de la complaisance tire-larmes. Elle est certes terrible, cette histoire d’un père de famille humble et travailleur (Hill Harper, de CSI: NY) qui tente de préserver son foyer de l’enfer du crack où est tombée son épouse. Mais justement, la raconter avec un peu plus de pudeur, par exemple sans ralentis ni violons pour souligner le drame, aurait évité d’en désamorcer toute la puissance contenue. Las, il ne reste plus de cette bande molle qu’un paquet d’objets vintages du type tourne-disques et balais mécaniques, et un lent exposé visant à dire que la drogue c’est mal, ça détruit les toxicomanes et leurs familles mais que, si on le veut vraiment, on peut s’en sortir. Voilà, que dire de plus… Ah oui, donc ça se passe en 1982. Et alors ? Ben rien.

Pipicacaprout
Il a marché dans du caca, alors ils rigolent.

Hahaha ! Il a marché dans du caca ! (Obvious Child)

Le désolant See You Next Tuesday, lui, se la joue underground pour finalement s’épuiser à courir après une chimère trashy qui l’entraine tout droit dans l’hystérie scénaristique et le nawak filmique. Larguée, dépressive et imprévisible, une jeune femme enceinte jusqu’aux yeux retourne chez sa mère alcoolique et pourrit la vie de sa sœur lesbienne arty névrosée. Pas drôle et surtout lourdingue, ce premier long de Drew Tobia donne maintes foi l’impression d’en faire trop et de pourtant chercher comment en faire encore plus, comme si la réalisatrice dirigeait son actrice en lui disant vas-y lèche ta morve puis après tu t’accroupis et tu fais caca, et puis tu vomis aussi. N’est pas John Waters qui veut… Serait-ce parce qu’ils ont peur de faire de la merde que l’humour scato est si récurrent chez les cinéastes indies émergents ? Il est en tout cas très présent également dans Obvious Child de Gillian Robespierre, comédie sur l’avortement précédée d’une réputation de grande audace liée à sa façon décomplexée d’aborder un thème encore assez tabou outre-Atlantique. Vu d’ici cet aspect nous paraît plus anodin, comme le film lui même d’ailleurs, rom-com pas désagréable avec un peu de stand-up dedans et sous grosse influence Lena Dunham. Le manque d’enjeux – les deux personnages vont immédiatement très bien ensemble ce qui, pour une rom-com, est plutôt maladroit – et l’humour pipi caca prout sont tout de même deux gros bémols. Pas parce que l’humour scato ne pourrait pas être drôle en soi, on peut bien rire de tout, mais parce qu’il paraît ici toujours forcé, cherchant à s’imposer comme un effet de mode sans obtenir l’effet de soulagement d’un gag des Farrelly, et restant définitivement moins bienvenu et percutant qu’une situation borderline chez Apatow.

Des vampires à New York
A New York, on mord la vie à pleine dent. (Summer of Blood)

A New York on mord la vie à pleines dents. (Summer of Blood)

Restons dans la comédie, décidément très représentée dans cette compétition, avec deux films qui, contrairement à une idée généralement reçue, montrent bien qu’il n’existe pas un cinéma typiquement indy mais bel et bien un large spectre d’œuvres dont on a pu apprécier au cours du festival les variétés de ton, de style et d’approche des sujets. Et de sujets d’ailleurs parfois tendus tel celui traité par Sun Belt Express, comédie cynique sur l’immigration clandestine. Criblé de dettes, un prof de philo texan bien sous tous rapports planque des immigrants mexicains dans le coffre de sa voiture à chaque fois qu’il passe la frontière. Un jour, c’est sa propre fille qui se retrouve dans le coffre, persuadée que son père est un véritable héros devenu passeur par humanisme et non en raison de l’aspect lucratif du business. Si l’on pense un temps à une sorte de Breaking Bad avec le trafic d’immigrants à la place de la méthamphétamine, comparaison qui n’est franchement pas à l’avantage de Sun Belt Express, le premier long métrage d’Evan Buxbaum s’en éloigne très vite pour virer au road movie imprévisible entre tension dramatique, ironie des situations et franche comédie. On s’y amuse donc plutôt bien, et on regrette d’autant plus qu’une traditionnelle et clichetonesque catharsis à visée moraliste vienne finalement gâcher la fête. Au moins Summer of Blood ne tombe pas dans ce panneau, et c’est un peu normal car quoi de plus immoral que le vampirisme ? Attention nous ne parlons pas de ces vampires pathétiques façon Twilight qui se complaisent dans un romantisme de rosier en s’excusant la main devant la bouche d’avoir mordu de travers. Non, Summer of Blood aborde le vampirisme comme une libération, un épanouissement sensuel et sexuel, un passeport pour une mort beaucoup plus fun que la vie. Avec son tournage cheap en liberté dans les rues de New York et son personnage de névropathe dépressif et logorrhéique, le réalisateur et acteur Onur Tukel dit avoir voulu faire “une comédie horrifique sur la peur des relations et de l’engagement”. Summer of Bloodc’est un peu comme si Cassavetes rencontrait Woody Allen, mais avec des vampires. Rencontre inattendue, narcissique et réjouissante.

Tout ce que l’Amérique promet
Michelle Monaghan, mère et militaire. (Fort Bliss)

Michelle Monaghan, mère et militaire. (Fort Bliss)

A l’originalité de Summer of Blood le public aura préféré la sensibilité de Fort Bliss au point de lui décerner son prix, principale récompense du CEFF obtenue par vote des spectateurs à la sortie des salles. Il est vrai que ce combat d’une soldate rentrée d’Afghanistan pour renouer des liens avec son jeune fils qu’elle avait quitté en bas âge a de quoi toucher. La prestation de Michelle Monaghan (Source CodeTrue Detective) y est sans doute pour beaucoup, ainsi que la réalisation soignée de Claudia Myers qui parvient à reconstituer d’efficaces scènes d’escarmouche dans le bourbier afghan sans lesquelles le film se distinguerait davantage par ses longueurs. Si Fort Bliss a été très remarqué des spectateurs, c’est pourtant du côté du documentaire que sont venus les moments forts de cette sélection, à travers deux films très différents et qui pourtant se répondent et se complètent dans le portrait qu’ils brossent d’un pays aveuglé par la foi en ses valeurs. Aussi monumental qu’intimiste, combinant magistralement cinéma-vérité et souffle épique, American Promise impressionne d’abord par son ambition et son dispositif. Le couple de cinéastes Joe Brewster et Michèle Stephenson a filmé 13 années durant la vie de leur fils Idris et de son meilleur ami Seun, de l’enfance à la fin de l’adolescence, révélant combien la réussite scolaire est perçue comme le seul moyen pour les familles afro-américaines, toutes classes sociales confondues, d’accéder à tout ce que l’Amérique promet. Les sacrifices et les déceptions sont-ils à la hauteur des espoirs offerts ?

On s'amuse comme on peut à Rich Hill. (Rich Hill)

On s’amuse comme on peut à Rich Hill. (Rich Hill)

Les vastes questions qu’American Promise soulève sont balayées d’un trait radical par son pendant limite white trash, le magnifique Rich Hill de Andrew Droz Palermo et Tracy Droz Tragos. Chronique de l’adolescence dans une petite ville du Missouri rongée par la misère et l’injustice sociale – et dont le nom, Rich Hill, résonne avec une sinistre ironie – ce film qui a remporté cette année le Grand prix du Jury au Festival de Sundance est un plaidoyer cinglant contre le mythe du rêve américain dont il arrache le masque pour en dévoiler la supercherie. Avec sa caméra éthérée et ses nappes musicales hypnotiques, Rich Hill montre d’une façon toute herzoguienne (on pense parfois à Into the Abyss) non pas l’enfer mais l’absence totale de paradis et, donc, d’espoir. Un film poignant et beau qui laisse une trace profonde sur cet instantané du cinéma indépendant américain qu’est devenu, dès cette troisième édition, le Champs-Elysées Film Festival.

 

 

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