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Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu : Iä Iä Berrouka !

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu : Iä Iä Berrouka !

Note de l'auteur

Pas forcément facile de plonger les mains dans le matériau lovecraftien pour en extraire une nouvelle tonalité. Karim Berrouka s’en sort avec les honneurs en situant l’action dans la France d’aujourd’hui.

L’histoire : Ingrid vient de l’apprendre : elle est le Centre du pentacle. À ce titre, elle est une pièce cruciale de la cérémonie du Jugement où chacune des cinq factions (associées à cinq divinités lovecraftiennes, Yog-Sothoth et consorts) a voix au chapitre. Une pièce des plus convoitées, car d’elle dépend la survie de l’humanité. Rien que ça. Car le réveil de Cthulhu n’est pas loin.

Mon avis : Auteur de plusieurs romans et de nombreuses nouvelles, dont certaines ont été recueillies dans un livre au titre parmi les plus réjouissants de ces dernières années (Les ballons dirigeables rêvent-ils de poupées gonflables ?), Karim Berrouka réactive la cosmogonie des Grands Anciens pour offrir un roman bourré d’humour et au style franc.

Où le sous-marin nucléaire apparemment envoyé tâter du géant tentaculaire s’appelle L’Indicible, l’un des adjectifs de prédilection du maître de Providence. Lequel est qualifié de « Grand blasphémateur » (p. 152) par un diacre de l’Église Évangélique Quantique. Une faction qui honore Yog-Sothoth en tant que membre de la Sainte Trinité Quantique (complétée par Dieu-Boson et Jésus Higgs, le Christ Quantique)… et qui n’admet pas les femmes, sachant que « l’Église, comme la physique quantique, est une affaire d’hommes ». Ce qui pose rapidement des problèmes, le Centre du pentacle s’était matérialisé sous la forme d’Ingrid.

On sent d’emblée à quel point l’auteur s’est amusé à exploiter l’expression lovecraftienne, cette prose si particulière, basée sur l’amoncellement baroque et pourtant si énergique à certains moments, si dense à d’autres… Ainsi, lorsqu’on apprend que la « ténébreuse Yuggoth » n’est autre que la neuvième planète du système solaire (depuis le déclassement de Pluton), on peut lire ceci : « Car il n’existe qu’une neuvième planète et c’est la sombre Yuggoth, monde ténébreux de jardins fongoïdes et de cités sans fenêtres, loin au fond de la ceinture de Kuiper, roulant solitaire dans l’éther noir au bord des confins du Système solaire, au-delà des milliers d’astéroïdes rendus fous par la lenteur de leur valse autour du soleil. Yuggoth, demeure glorieuse des Fungis ! »

Outre les culs-serrés misogynes des adorateurs de Yog-Sothoth, Ingrid croise les fanatiques lubriques de Shub-Niggurath, les musicologues viennois suiveurs d’Azathot, les êtres poissonneux liés à Dagon, etc. Seul Nyarlathotep paraît introuvable… Karim Berrouka s’est éclaté à imaginer à quoi pourraient ressembler, aujourd’hui, toutes ces organisations sectaires. Et c’est l’un des aspects les plus réussis de son roman.

Karim Berrouka (c) Wikipedia/Damdamdidilolo

Un peu moins réussie est la dynamique générale du récit. Car l’histoire manque un poil d’électricité, de variations de ton et de rythme, d’accélérations. Mis à part l’attaque du siège de l’Église Évangélique Quantique et le grand final cthulhuesque (de toute beauté, il faut le dire), la narration reste assez sage et monocorde. On ne tremble jamais vraiment pour Ingrid, dont le destin ne paraît pas pleinement en danger. Reste un livre à l’écriture maîtrisée dans son côté cool, drôle souvent, et qui développe quelques idées intéressantes. Un must pour tout fan de Lovecraft, qui s’amusera à en déceler tous les clins d’œil – ou se sentira l’obligation de replonger dans les volumes multiples qui composent la bibliothèque maudite du grand de Providence, pour se rappeler tel ou tel détail.

L’auteur : Karim Berrouka a été le chanteur et parolier du groupe punk français Ludwig von 88, actif entre 1984 et 2000. Puis il s’est tourné vers la littérature, publiant nouvelles et romans, parmi lesquels Le Club des punks contre l’apocalypse zombie (2015), que Déborah avait chroniqué ici.

L’extrait : « Le soir, après avoir regagné son hôtel, Ingrid, exténuée, se demande si elle a bien vu ce qu’elle a vu. Ou si la vision déclenchée par la partition ultime de Beethoven ne lui a pas embrouillé l’esprit. Elle conserve des images peu précises des occupants du dernier étage. Des formes qui n’étaient pas humaines, qui ne semblaient pas définies dans l’espace. Une absence de morphologie définitive, comme si les créatures se métamorphosaient en permanence selon un processus lent mais constant. Elle ne pourrait les décrire autrement que comme des amas de chair nécrosée et de boursouflures instables, d’où émergeait une paire d’yeux vitreux et une très petite bouche circulaire, qui ne semblait être faite ni pour parler ni pour avaler de la nourriture. »

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu
Écrit par Karim Berrouka
Édité par ActuSF

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