Chanvre à Part – La musique de la fumée clandestine

Chanvre à Part – La musique de la fumée clandestine

Depuis quelques semaines, un vent nouveau souffle en France sur une petite plante pas comme les autres… Les musiciens de tous styles et de toutes les époques n’avaient cependant pas attendu que les mentalités et les méthodes d’hybridation ne permettent à la copine à la feuille reconnaissable entre mille de sortir du placard ! Petit florilège (de fait) des hits cannabiques.

Certes, les apôtres d’une libéralisation totale de mademoiselle Marie Jeanne ont encore pas mal d’années devant eux à s’arracher cheveux et dreadlocks… Les boutiques qui fleurissent depuis quelques jours en France, pays le plus répressif d’Europe (et presque du monde désormais) lorsqu’on aborde le sujet de la consommation de cannabis, profitent en fait d’un progrès technique allié à une zone grise de la loi.

En effet, l’herbe qui y est vendue, même si elle appartient à la même famille que celle qui vous fait voir des éléphants roses, est presque dépourvue de la fameuse molécule T.H.C. (tetrahydrocannabinol) considérée par la loi française comme un stupéfiant. Pour résumer, c’est de l’herbe, mais ce n’est plus de la drogue !

Enfin pour l’instant, vu que notre gouvernement semble considérer qu’il y a une urgence extrême à remédier à la situation… C’est vrai qu’entre les problèmes de terrorisme, le chômage et la pauvreté, il est crucial de faire voter le plus vite possible l’interdiction d’une plante rendue désormais inoffensive par quelques cultivateurs plus malins que les autres.

Mais en l’occurrence, le sujet qui nous occupe aujourd’hui est ailleurs comme dirait l’agent Mulder ! Car depuis les premiers balbutiements du blues jusqu’à l’avènement du hip hop et des musiques électroniques, absolument chaque genre musical s’est approprié une part de la culture cannabique ! Et si d’autres substances, prohibées ou non, font régulièrement leur apparition dans les thèmes de diverses chansons, seul le cannabis peut se targuer d’une certaine universalité.

Vous êtes prêts ? Let It Roll!

 

Elle vient de là, elle vient du blues

Principalement consommée par la communauté afro-américaine au début du siècle, la marijuana fait son apparition très tôt dans la musique jazz et blues. Rarement nommée de manière explicite, elle se dissimule souvent sous le nom de reefer. La liste est longue des titres qui y font référence, nous vous proposons donc pour commencer un classique signé Ray Charles, Let’s Go Get Stoned ainsi qu’un morceau presque contemporain, le génial Champagne & Reefer signé par le regretté Muddy Waters, vétéran du blues et figure tutélaire pour tant de groupes des années soixante, les Rolling Stones notamment.

Les Stones tiens, parlons-en… De Sister Morphine à Brown Sugar en passant par Let It Bleed, ils n’ont jamais caché leur penchant sulfureux pour tout un tas de psychotropes divers et variés mais curieusement, l’herbe semble absente de leur répertoire. C’est probablement parce qu’elle se cache non pas dans des chansons mais derrière des albums entiers à l’instar d’Exile On Main St.(1972), premier album des pierres qui roulent presque 100% blues, dont l’écriture fut sacrément enfumée comme en témoigne le superbe documentaire Stones In Exile de Stephen Kijak.

Mais n’allons pas trop vite en besogne parce qu’avant la parution du célèbre double album de la bande à Keith Richards, il y a eu les sixties

 

Sweet Sixties

Les Beatles bien-sûr (Got to Get You Into My Life) qui doivent leur découverte de la fumette à Bob Dylan (Rainy Day Women #12 & 35), le Grateful Dead (High Time), Jimi Hendrix (Purple Haze), Sly and the Family Stone (I Want to Take You Higher), Neil Young (Homegrown), The Byrds (Eight Miles High), voilà autant d’ambassadeurs de l’herbe qui en usèrent comme d’une arme pacifique de la révolution culturelle en cours avant que ladite contre-culture ne finisse dans le mur après un certain concert à Altamont

Écoutons donc l’un des morceaux les plus emblématiques de cette période, par le jeune Arlo Guthrie, pas du tout impressionné devant la foule du festival Woodstock alors qu’il entame son célèbre Coming into Los Angeles.

Ganja…Maïca

Vous la connaissez celle du rastaman qui arrête de fumer et qui s’écrie « c’est quoi cette musique de merde ? ». Certes, la blague est mauvaise (mais avoue que tu as souri ami lecteur), elle est cependant révélatrice de la connexion intrinsèque entre la musique jamaïcaine et la petite fumette… Des premiers ska au reggae à proprement parler en passant par le dancehall, le nyabinghi ou le raggamuffin, chaque genre musical proclamera son amour pour la kaya.

À commencer par son plus grand ambassadeur, Peter Tosh, ancien membre des Wailers de Bob Marley, avec son très explicite Legalize It. Plus militant qu’un Marley englué dans les méandres de sa religion, Peter Tosh prônait l’action face à la contemplation béate (c’est d’ailleurs à lui que l’on doit Get Up, Stand Up) et d’après lui, l’herbe devait être libéralisée plus pour éviter à de nombreux jamaïcains de se retrouver en prison que pour regarder Dieu en face.

Il serait fastidieux (impossible ?) de lister tous les titres qui font référence au cannabis dans la musique jamaïcaine, contentons-nous donc de citer les plus populaires, The International Herb, bien sûr, par Culture, et Easy Skanking de Bob Marley (tiré de l’album Kaya) pour le reggae traditionnel, Collie Weed de Barrington Levy et Pass the Tu Sheng Peng de Frankie Paul pour le dancehall, ou encore l’absolument incontournable Ganja Smuggling par Eek-a-Mouse pour le raggamuffin.

Blunt Culture

Si le rap old school ne faisait pas étalage de sa consommation d’herbe, préférant évoquer l’utilisation intensive d’un autre genre de pétards, la nouvelle école s’est emparée du sujet et en a fait un emblème culturel.

Les artistes les plus représentatifs de cette tendance nous viennent de Californie et usent de styles très différents pour parler de la même chose, avec d’une part l’inclassable Snoop Doggy Dogg (aka Snoop Lion) et d’autre part les monomaniaques Cypress Hill.

Figure de proue du gangsta rap moderne, héritage sulfureux de son producteur favori Dr.Dre (ex-N.W.A.), Snoop ne parle pas seulement de marijuana dans ses textes, il incarne le fumeur de blunts (sorte de cigares améliorés) par excellence ! Toujours perché à trois kilomètres au-dessus de la mêlée, les yeux dans le vague, un nuage de fumée le précédant partout, son attitude nonchalante et cool en toutes circonstances va au-delà des clichés, il les défonce ! Sans jeu de mot.

Capitalisant sur sa réputation, il ira même jusqu’à créer sa propre compagnie de production de cannabis, Leafs By Snoop, en 2015.

Cypress Hill navigue dans des eaux un peu plus troubles… D’origine latino, le groupe emmené par B-Real, Sen Dog et DJ Muggs s’est très vite entouré d’une iconographie faisant la part belle au mysticisme avec force têtes de morts et autres ambiances morbides qui leur permettront d’ailleurs d’étendre leur audience jusqu’aux fans de métal.

Exit les belles plantes à moitié nues autour d’une piscine, bienvenue dans le ghetto sombre où l’amie Mary Jane tient une place prépondérante lorsqu’il s’agit de s’évader du quotidien. Avec des titres comme Hits from the Bong, I Wanna Get High ou encore When the Shit Goes Down, Cypress Hill va imposer un style nouveau, focalisant leur image autour de la feuille à sept branches, et devenir rapidement la bande originale de la vie de nombreux cannabinophiles.

High Voltage

Le rock à tendance dure, malgré une image généralement associée aux buveurs de bières et au logo Jack Daniel’s, a pourtant enfanté de nombreux groupes ayant professé leur amour inconditionnel pour les cigarettes qui font rire…

À tout saigneur tout honneur, les initiateurs du genre, Black Sabbath, furent les premiers à ouvrir le feu avec Sweet Leaf (tiré de l’album Masters of Reality– 1971), véritable déclaration d’amour à la dope et pierre angulaire de ce qui deviendra par la suite un style musical à part entière, le bien nommé stoner.

Le stoner rock (littéralement « rock défoncé ») produira plus que sa part de hits cannabiques, citons notamment le séminal Hail the Leaf de Down (tiré du chef-d’œuvre ultime NOLA paru en 1995) ou encore le très explicite Dopethrone d’Electric Wizard, petits fils plus que légitimes du groupe d’Ozzy Osbourne cité plus haut, et dont les prestations scéniques ne nécessitent même pas d’avaler la fumée pour se retrouver dans un paradis très artificiel !

Et que dire du furieux Goddamn Electric de Pantera ? Dans un style qui ouvrira la porte au futur sludge metal, le groupe de Phil Anselmo (alors également chanteur de Down) et de Dimebag Darrell (pour la petite histoire, un dimebag est un petit pochon d’herbe en argot) nous offre une profession de foi passionnée, où il est question de Black Sabbath (encore), de whisky et de weed

Et la France dans tout ça ?

Douce France, bercée de tant d’intolérance… Qu’il est loin le temps du Club des Hashischins Théophile Gauthier retrouvait Charles Baudelaire pour expérimenter les effets du dawamesk sur le processus de création artistique. La prohibition du cannabis dans l’hexagone, aussi violente fut-elle, n’a cependant pas empêché nos musiciens d’en chanter les vertus (ou les travers), souvent avec malice.

De manière poétique (Serge Gainsbourg et sa Brigade ses stups), romantique (Maxime Leforestier avec San Francisco), humoristique (Hubert Félix Thiéfaine et son inénarrable Fille du coupeur de joints), ironique (Renaud invitant le président à en partager un dans Le Déserteur), festive (le Pass pass le oinj’ des Suprême NTM) ou encore franchement militante (La Panacée des Saï Saï ou La Main verte de Tryo), ce chanvre à part aura été chanté dans tous les styles, à toutes les époques.

Et puis il y’a les inclassables, les sales gosses de Billy Ze Kick & Les Gamins en folie qui auront poussé le bouchon encore un peu plus loin avec leurs titres Mangez-moi ! Mangez-moi ! et surtout O.C.B. en 1993 qui décrit le quotidien d’un fumeur de pétards. Brièvement inquiétés par la justice (formule consacrée, la bande de Nathalie Cousin n’étant pas de nature à s’inquiéter pour si peu) pour apologie de la consommation de drogues, le groupe s’en sortira avec humour pour remettre le couvert en 2003 avec Ma plante.

Demain c’est loin

Alors certes, nous venons de faire pas mal d’impasses mais ceci n’est qu’un article, un billet d’humeur, pour couvrir le sujet dans sa globalité votre serviteur devrait s’atteler à la rédaction d’un livre en bonne et due forme ! Ce qui par ailleurs en dit long sur l’intégration du cannabis dans la culture populaire.

À l’heure où j’écris ces lignes, le Canada vient de voter la régulation du cannabis sur son territoire, une bonne partie des états américains ne savent plus quoi faire des revenus générés par la récente libéralisation de la plante de manière récréative, la Hollande, la Suisse, l’Espagne, l’Italie ont depuis longtemps cessé de la considérer comme une drogue alors quel est notre problème en France ?

Laissons de côté l’excuse de la morale… La plupart des pays cités plus hauts sont connus pour avoir des mœurs bien plus conservatrices que les nôtres. Alors quoi ? Au risque de paraître complotiste, il serait peut-être temps de se demander à qui profite le crime… Qui donc tire des bénéfices substantiels de cette prohibition universellement reconnue comme inefficace et stupide ?

Mais ceci est une autre histoire… Celle qui nous occupe ici n’a besoin que d’une guitare pour être racontée et comme nous venons de le voir, elle n’a pas attendue d’être légalisée pour se transmettre de génération en germination. Prenons-en de la graine…

Partager