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Chevauchée avec les diables (critique des Huit Salopards de Quentin Tarantino)

Chevauchée avec les diables (critique des Huit Salopards de Quentin Tarantino)

Note de l'auteur

Planquez-vous ! Quentin Tarantino revient et il a vraiment, vraiment les nerfs. Du genre bien rageux à ne pas faire de quartier et ça ne plaît visiblement pas à tout le monde. Encore plus qu’Inglourious Basterds, Les Huit Salopards semble à ce jour focaliser les attaques les plus violentes contre le cinéma du sale petit garnement d’Hollywood. Sa structure bipolaire en apparence antinomique (50% de palabres, 50% de déchaînements barbares), sa contextualisation résolument théâtrale et le jusqu’au-boutisme déchaîné du second acte en ont définitivement fâché plus d’un avec Quentin. Pourtant : et si, avec Les Huit Salopards, Tarantino avait réalisé son meilleur film ?

 

les-8-salopardsQuelques impudents expéditifs jugent d’ores et déjà le génie de Reservoir Dogs et Pulp Fiction, ce Kubrick du méta-cinéma, bien engagé sur la pente glissante de l’autocaricature et de la ringardisation rampante. Sorry folks mais, pour verser dans l’expression galvaudée, on n’a pas vu le même film. Certes, à l’opposé de l’élégance et la violence bon enfant de Django, Les Huit Salopards est un film particulièrement mal élevé. Sans doute le plus inconfortable de son auteur. Aucun héros, du moins certainement pas au sens classique du terme, pour sauver notre besoin d’identification. En entrant dans la salle, sanctuaire pour lequel ce grand spectacle filmé en 70 mm a été conçu d’abord et avant tout, le spectateur doit s’attendre à une descente aux enfers résolument misanthrope, à l’image du titre original. Le sang coule encore plus crûment, le mot “nègre” est multiplié à l’envi pour emmerder de plus belle ce bon vieux Spike Lee, la laideur et la haine contaminent sans exception tous les personnages principaux et Tarantino se moque d’offrir à l’establishment un western attendu dans la continuité du précédent. À la fois western horrifique et suspens criminel, capturant au lasso The Thing mais aussi plus marginalement des séries des sixties comme Bonanza, Le Virginien et Gunsmoke, Les Huit Salopards est aussi un retour à l’épure de Reservoir Dogs pour Tarantino. Un huis clos piégeant une poignée de pourris en pleine tempête et que le scénario laisse mijoter à feu doux pendant presque deux heures avant de lâcher les chiens.

Dans le sillage de la Guerre de Sécession finissante, c’est une portion d’Amérique se détestant à mort qui se retrouve cloîtrée entre les quatre murs d’une auberge paumée en plein Wyoming battu par le blizzard. D’un côté, le chasseur de primes John Ruth (Kurt Russell), sa prisonnière recherchée Daisie Domergue (Jennifer Jason Leigh), leur convoyeur O.B Jackson (James Parks) et deux passagers pris en stop : le major Marquis Warren, ex-soldat de l’Union (Sam Jackson) et un certain Chris Mannix (Walton Goggins), nouveau shérif de la ville de Red Rock où la Domergue doit être pendue. En face, arrivés avant eux dans le refuge : un ancien général confédéré (Bruce Dern), un cowboy taiseux (Michael Madsen), le mielleux bourreau de Red Rock (Tim Roth) et un curieux Mexicain à qui la propriétaire des lieux aurait confié les clés le temps d’une visite familiale. Étrange, elle qui déteste les Mexicains… Une contradiction relevée sur le champ par le caustique Warren et qui, en plus d’une poignée d’autres anomalies, ne cessera de nourrir la suspicion tout au long d’un film entièrement basé sur le mensonge et la manipulation. Y compris de la part de Tarantino, qui s’amuse à l’évidence avec ces pistes ou fausses pistes pour déplacer nos doutes d’un personnage à l’autre, jusqu’à finalement abattre ses cartes.

huitsalopardrusselChasse permanente au détail qui nous permettrait de mieux cerner qui est vraiment qui dans cette passionnante partie de transformisme psychologique, Les Huit Salopards est un proche cousin de The Thing par sa dynamique essentiellement parano. Et accessoirement aussi par le fait de piquer au classique de Carpenter son interprète principal et son compositeur (Kurt Russell et Ennio Morricone). Comme l’alien parasite de The Thing, la menace peut ici surgir de n’importe quel personnage et chacun des “salopards” semble osciller à chaque réplique, nous poussant à rester continuellement aux aguets. Toujours aussi succulents et délivrés par des acteurs sublimés par la magnifique direction du cinéaste, les dialogues du maître de cérémonie tirent encore plus vers le vachard qu’à l’accoutumée. La palme revenant au monologue démoniaque de Samuel Jackson lors d’un face à face tétanisant entre son personnage et celui de Bruce Dern, une tirade au terme de laquelle l’acteur fétiche de Tarantino retrouve les airs hantés du flingueur de Pulp Fiction avant ses exécutions.

Alors oui, Les Huit Salopards prend son temps, trop pour ses détracteurs. Lesquels n’ont pas totalement tort mais il y a tant à observer et entendre dans cette vision tarantinesque du théâtre filmé qu’à condition de jouer le jeu, on savoure jusqu’à la lie les joutes fielleuses et parfois méchamment drôles de ces âmes damnées. A côté des habitués du Quentin club (notamment Tim Roth et Michael Madsen, réunis chez QT 14 ans après Reservoir Dogs), Jennifer Jason Leigh fait des étincelles à faire fondre n’importe quelle congère. Celle qui fut assurément l’une des plus grandes actrices américaines des années 80/90 retrouve enfin, après un cruel hiver artistique d’une bonne quinzaine d’années, un rôle de premier plan à la hauteur de son vertigineux talent. Et comme pour remercier le réalisateur coutumier du fait, Jennifer donne tout. Enlaidie, le visage tuméfié par les mandales de son geôlier, éructant ses répliques la bouche tordue par un rictus dément, sa Daisie Domergue prend des allures de gorgone effrayante dans une seconde partie où, une fois les pièces du puzzle mises en place, Tarantino se livre à une séance d’uppercut non stop. Finie la violence socialement acceptable de Django : les bouillons sanguinolents sont ici cadrés plus frontalement, la texture même du sang paraît plus épaisse, écœurante, tirant vers le noir.

les-8-salopards-daisySurtout, le cinéaste explore davantage encore l’horreur du mal lors d’une séquence d’exécutions sommaires qui, dans notre ère de trauma collectif post-13 novembre, nous envoie en pleine figure l’insoutenable poster mental des victimes sans défense achevées à même le sol au Bataclan. Une sensation de malaise à ma connaissance inédite dans un Tarantino, même dans ses pires débordements. Hargneux cauchemar d’un homme en colère, voire en crise, Les Huit Salopards touche sans aucun doute à l’expérimental. Un anti-Django, même si les deux films partagent un regard toujours très contemporain sur l’inextinguible acrimonie raciale lézardant l’Amérique depuis deux siècles. Convoquant une dilatation toute carpentienne du suspens comme le souvenir du théâtre Grand Guignol, Les Huit Salopards se vit aussi, dans sa version longue avec entracte, comme une nouvelle déclaration d’amour de son auteur au cinéma de sa jeunesse.

Vous savez, ces grands spectacles larger than life qui, de Cléopatre à 2001 l’odyssée de l’espace en passant par West Side Story ou Docteur Jivago, étaient projetés précédés d’une longue introduction musicale destinée à préparer le spectateur au spectacle imminent. Si possible, allez voir Les Huit salopards dans ce format. Le prologue musical est sans doute l’un des morceaux les plus immersifs et hantés de son compositeur. Une partition anxiogène accompagnant les sublimes premiers plans enneigés d’une œuvre où, à la fin, ne survivront certainement pas les plus purs mais les plus rapides de la gâchette. Une certaine forme de morale sera cependant sauve, tout n’est pas entièrement noir. Mais le spectateur, lui, sortira de ce traitement de choc groggy et, dans le cas de votre serviteur, hautement reconnaissant de cette réjouissante décharge d’adrénaline. La colère et la dépression te vont bien, Quentin.
Les Huit Salopards, de Quentin Tarantino. Scénario :  Quentin Tarantino. Durée : 2h48 ou 3h07 en version 70mm. En salles le 6 janvier 2016.


Les 8 Salopards (The Hateful 8) Bande Annonce VOST by DailyMars

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