Cinéma de quartier (The Deuce S3 / HBO / OCS)

Cinéma de quartier (The Deuce S3 / HBO / OCS)

Note de l'auteur

Trois saisons. 25 épisodes. Il n’en fallait pas plus pour clôturer la toute dernière série de David Simon et George Pelecanos sur HBO. L’ultime saison s’est achevée le 28 octobre dernier sur HBO et OCS, et surprend par une véritable mélancolie qui surplombe ces huit derniers épisodes. Une oeuvre malheureusement passée sous les radars qui convoque pourtant toutes les qualités habituelles du travail de David Simon. Une injustice que l’on répare ici même en replongeant dans cette célèbre rue new yorkaise surnommée The Deuce.

Si The Deuce ne parlera peut-être pas aux étrangers de New York, c’est pourtant l’un des points névralgiques de la transformation de Manhattan de ces dernières années. Cette 42ème rue est aujourd’hui devenu un axe incontournable pour les citadins et les touristes, puisqu’elle mélange à la fois des immeubles d’affaires et des lieux de spectacles jusqu’à même déboucher sur le célèbre Times Square. Alors que le pitch de la série promettait une grande fresque sur l’arrivée de l’industrie pornographique, la saison 3 ne fait que confirmer l’ambition de son créateur de narrer comment une communauté urbaine tente de survivre au milieu d’une cité en plein bouleversement social.

Car comme à son habitude, David Simon excelle dans l’art de créer un véritable microcosme où se côtoient des personnages marginaux, proches de nous mais surtout humains, tout en distillant un fil rouge et une thématique propre à chaque saison. Son complice de toujours, George Pelecanos, répond présent, après avoir fait des merveilles sur l’écriture de The Wire et Treme, deux séries partageant énormément de points communs avec The Deuce. On y décèle un véritable amour pour ses protagonistes, préférant se concentrer sur le parcours intime des gens normaux plutôt que sur la carrière d’une figure connue.

Cette saison 3 débute à la fin de l’année 1984, soit sept ans après la saison 2. Les choses ont beaucoup bougé: les macs des deux précédentes saisons ont fait leur temps, le porno a explosé et la 42ème devient la cible de requins financiers qui y voient une opportunité de faire le ménage tout en installant durablement de futurs investissements. C’est aussi une année où le Sida fait des ravages. Lorsque cette troisième et dernière saison débute, on sent comme une atmosphère d’inéluctable fatalité, où toute la communauté tente de sauver ses billes pour survivre à la gentrification qui s’annonce. Lori est une star du porno à Los Angeles, Eileen croit toujours en ses rêves de réalisatrice capable de filmer plus que de simples pornos tandis que Vincent essaye de sauver son business alors que son frangin continue de tremper dans ses combines.

Tout ce petit monde sent clairement la fin arriver: les politiciens graissent quelques pattes pour s’emparer des immeubles qui tombent en ruine ou faire boucler des établissements pas très reluisants pour leur business. Ces derniers épisodes continuent de multiplier les points de vue pour montrer les conséquences de ce grand ménage. La mafia locale voit ses grandes figures péricliter peu à peu, laissant la place aux seconds couteaux qui n’ont clairement pas la même ligne de conduite, tandis que les politiciens véreux n’ont que faire des habitants du quartier qu’ils détruisent. Chacun fait des choix difficiles, et ça vaut aussi pour Eileen. Ses rêves de cinéma en tant qu’auteur deviennent compliqués face aux réalités économiques du porno, tandis que ses convictions féministes se font égratignés par un militantisme balbutiant mais bien présent. Tout fout le camp, chaque personnage sombre dans ses doutes, et certains ne s’en sortiront pas.

Dire que cette saison est la plus sombre de toutes est un euphémisme. Chaque épisode prend un vicieux plaisir à nous rappeler à quel point nous sommes attachés à ces personnages et à cette communauté. On baigne dans une certaine amertume tout au long de la saison, tant et si bien qu’il est difficile de rester impassible en de nombreuses occasions où même les seconds couteaux de l’ombre ont droit à leur petit moment de gloire. Mention spéciale à Big Mike (Mustafa Shakir) qui nous offre une scène au coin du feu et un regard d’une intensité rare. Comme les précédentes saisons et Treme bien avant, The Deuce donne au spectateur la délicieuse sensation de n’être que le témoin de tranches de vies. Comme si une fenêtre avait été ouverte sur un micro-univers où chaque personnage évolue même en dehors de l’écran.

On pourra peut-être regretter que The Deuce se concentre un peu trop sur les jumeaux Martino, interprétés par James Franco, intéressants à suivre mais loin d’être les plus passionnants. Fort heureusement, ce sont les personnages de Lori Madison (Emily Meade) et Eileen Merrell (Maggie Gyllenhaal) qui ont toujours su sortir du lot. The Deuce a débuté avec l’arrivée de Lori à New York et ses débuts difficiles dans le quartier, et il était tout naturel que son parcours trouve ici sa conclusion, aussi surprenante qu’elle soit. Dorénavant star du porno à Los Angeles, on y découvre un quotidien difficile, délicat, où chaque événement continue de la déposséder de son âme, alors qu’elle pensait avoir tiré un trait de sa période avec C.C. Quand à Eileen, son personnage représente toute l’indépendance que peuvent chercher certains protagonistes mais cette saison lui donne l’occasion de douter de ses propres idéaux, de l’image qu’elle renvoie et de voir tout le chemin parcouru depuis la saison 1. Des parcours complexes, mélangés dans une multitude de petites histoires qui font de The Deuce une série toujours aussi passionnante.

Mais c’est véritablement dans cette ultime saison que l’on saisit l’ambition de David Simon et George Pelecanos et la finalité de cette histoire. Si l’arrivée du porno représente bien le point de départ et son pitch potentiellement attractif, on comprend peu à peu que le titre de la série associé au quartier n’est pas anodin. Le porno est un média important de notre siècle et les auteurs préfèrent dépeindre l’envers du décor et les réalités économiques et inévitables qui l’ont vu naître. Une autre méthode de survie d’un quartier qui a toujours vécu sur l’industrie du sexe, avant de disparaître sous l’ampleur du phénomène. Qui pourrait bien soupçonner, en traversant Times Square aujourd’hui, que toute cette effervescence autour du sexe a eu lieu trente ans plus tôt ? Si cette saison 3 choisit cette direction, c’est pour s’évertuer à jouer sur les points de vue, à vouloir faire exister ses personnages.

Et ces derniers épisodes prennent le parti de confronter chacun des personnages à la dure réalité, entre ses objectifs et ce qu’il en est réellement, entre ce qu’ils tentent de montrer d’eux-mêmes, et ce qu’ils représentent aux yeux des autres. The Deuce est une série sur le paraître, sur le point de vue et sur l’image que l’on donne malgré toute l’énergie que l’on déploie pour assumer sa personnalité. Et c’est ce qui rend cette saison aussi cruelle, aussi violente vis-à-vis de ces « héros » avec qui on a partagé tant de choses. On pense à cette séquence entre Eileen et l’association de féministes luttant contre l’industrie du porno, où la réalisatrice se trouve décontenancée par les arguments d’une femme qui voit le porno de façon différente. Il y a aussi les multiples scènes de Lori face à son public, ses fans et le fantasme qu’elle renvoie à cause de sa carrière, alors qu’elle veut passer à autre chose. Ou encore Gene Goldman, homme d’affaires participant à la gentrification du quartier mais client lui-même de cette vie nocturne qui disparaît peu à peu suite aux conséquences de son propre travail.

The Deuce se termine donc sur un constat terrible, celui d’une population en marge de la société que l’on cache sous le tapis pour mieux faire briller une ville en perpétuelle évolution. Les bâtiments vétustes mais pleins de vie se transforment en immeubles de luxe, et l’industrie du sexe qui a vécu ses grandes heures tout en brisant bon nombre de vies se voit récupérée en produit culturel mainstream. L’image de la femme n’est pas modifiée pour autant, toujours simple objet de désir alors même que des personnages comme Eileen tentent d’aller au-delà du besoin primaire pour y tirer quelque chose de créatif. Et au milieu de tout ça évoluent ces personnages terriblement humains, parfois fragiles, qui essayent de survivre tant bien que mal pendant que tout ce qu’ils ont connu disparaît peu à peu. L’épilogue de The Deuce finit de nous achever, dans une langoureuse et amère conclusion, celle qui honore les souvenirs de cette belle communauté uniquement dans la mémoire de ceux qui y ont vécu… ou pas.

THE DEUCE (HBO) Une série en trois saisons et 25 épisodes, diffusés en France sur OCS
Série créée par George Pelecanos & David Simon
Épisodes écrits par George Pelecanos, David Simon, Chris Yakaitis, Will Ralston, Carl Capotorto, Iturri Sosa, Richard Price, Marc Henry Johnson, Megan Abbott, Lisa Lutz, Stephani DeLuca, Anya Epstein
Avec James Franco, Maggie Gyllenhaal, Lawrence Gilliard Jr., Margarita Levieva, Emily Meade, Daniel Sauli, Chris Bauer, Chris Coy, Michael Rispoli, David Krumholtz, Olivia Luccardi, Mustafa Shakir…

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