Cinéma français : la bombe de Vincent Maraval, mode d’emploi

Cinéma français : la bombe de Vincent Maraval, mode d’emploi

Dany Boon, tête de turc de Vincent Maraval et symptôme d’un système de financement du cinéma français complètement vicié.

C’est la bonne petite bombe de fin d’année lancée in extremis avant les cotillons par Vincent Maraval, co-fondateur du distributeur Wild Bunch  : les acteurs français sont des pompes à fric. Les mieux payés d’entre eux le sont trop et ces excès grippent la rentabilité du cinéma français. Mais derrière cette première cible, Maraval le nettoyeur en vise une seconde : les chaînes de télé et les effets pervers de leur rôle devenu capital pour le montage des films. Partant, c’est aussi tout un système qui est stigmatisé dans sa globalité par l’empêcheur de tourner en rond. Coup de gueule sans lendemain ou amorce d’un vrai changement au royaume sclérosé de notre 7e art ? Résumé des principaux épisodes, précisions sur la part des chaînes dans le financement du cinéma et perspectives d’une saga que l’on espère explosive pour 2013.

C’est sur le site du Monde.fr que le directeur des ventes internationales de Wild Bunch a choisi de larguer son brûlot. Qualifiant l’année 2012 de “désastre”, Maraval entame sa missive dévastatrice par le constat suivant : quasiment aucun des succès en salles de l’année (Les Seigneurs, Astérix, Pamela Rose, Star 80, Le Marsupilamerde…) n’a été rentable pour ses financiers. La faute à certains cachets exorbitants accordés aux stars les plus “bankables” de chez nous et qui seraient le symptome d’un grave dysfonctionnement systémique selon Maraval. Parmi les exemples cités par ce dernier, le cas hallucinant de Dany Boon : “(…) ce chantre de la France profonde qui vit à Los Angeles, obtient des sommes qui laissent un Gérard Depardieu sur le carreau, ratatiné. 3, 5 millions d’euros pour Le Plan parfait, dont les entrées ne seront pas suffisantes pour payer son salaire ! Un million pour quelques minutes dans Astérix, film qui fait exploser le ratio entrées/cachet/minute à l’écran…” Et plus loin : “Dany Boon s’apprête aujourd’hui à attaquer son nouveau film, Hypercondriaque, pour lequel on parle d’une somme proche de 10 millions d’euros”. Ca balance, donc. Ces sommes il est vrai ahurissantes le sont d’autant plus lorsqu’on les compare avec les cachets de certains artistes anglo-saxons.

Marilou Berry dans La Croisière, « mieux payée que Joaquin Phoenix dans le prochain James Gray » selon Maraval.

Et là, Maraval arrose à la kalach’ : “Pourquoi est-ce qu’un acteur français de renom, qu’il se nomme Vincent Cassel, Jean Reno, Marion Cotillard, Gad Elmaleh, Guillaume Canet, Audrey Tautou, Léa Seydoux, touche pour un film français – au marché limité à nos frontières – des cachets allant de 500 000 à 2 millions d’euros, alors que, dès qu’il tourne dans un film américain, dont le marché est mondial, il se contente de 50 000 à 200 000 euros ? Pourquoi, par exemple, Vincent Cassel tourne-t-il dans Black Swan (226 millions d’euros de recettes monde) pour 226 000 euros et dans Mesrine (22,6 millions d’euros de recettes monde) pour 1,5 million d’euros ? Dix fois moins de recettes, cinq fois plus de salaire, telle est l’économie du cinéma français. Savez-vous que Benicio Del Toro, pour le Che, a touché moins que François-Xavier Demaison dans n’importe lequel des films dans lesquels il a joué ? Que Marilou Berry, dans Croisière, touche trois fois plus que Joaquin Phoenixdans le prochain James Gray ? Que Philippe Lioret touche deux fois plus que Steven Soderbergh et sept fois plus que James Gray ou Darren Aronofsky ? Pourquoi s’en priveraient-ils ? ».

Pour autant, Maraval sait nuancer le propos :Pourquoi Vincent Cassel, qui met son argent et son énergie au service de jeunes talents comme Kim Chapiron ou Romain Gavras, serait-il plus coupable que le système ?”.

 

Les chaînes de télé : premières coupables ?

 

Le véritable coupable, pour Maraval, c’est tout le système qui aboutit à cette inflation générale des salaires. Selon le co-fondateur de Wild Bunch, l’enrichissement excessif d’une certaine caste d’acteurs au détriment de la rentabilité de notre 7e art trouve sa source dans l’obligation de financement du cinéma par les chaînes de télévision françaises. Depuis l’après guerre et particulièrement la création du ministère de la Culture en 1959 sous la direction d’André Malraux, toute une série de mécanismes d’aides automatiques contribue à subventionner le cinéma français. Entre autres pour l’aider à mieux résister contre l’invasion croissante du petit écran dans les foyers. Parmi ces aides résumées par le vocable “exception culturelle française”, l’une d’entre elle a littéralement explosé depuis la création de Canal + en 1984 : l’obligation sus-mentionnée de financement du cinéma par les chaînes de télévision en échange du droit de diffusion des films. Déterminée par des pourcentages fixes sur leur chiffre d’affaire qui, lui, augmente forcément au fil des ans, cette obligation a logiquement aboutit à une montée en puissance progressive des diffuseurs dans la tirelire.

Vincent Cassel : payé « 1,5 million d’euros pour Mesrine » d’après Vincent Maraval. Et beaucoup, beaucoup moins dans Black Swan…

En 2011, la part des chaînes de télé dans le financement des 272 longs métrages français agréés par le CNC s’est élevée à 32,4% du total des devis. En finançant le tiers du cinéma français, les chaînes en clair et payantes en sont donc aujourd’hui devenu le plus gros bailleurs de fond, loin devant la part producteurs (25 %), celle des mandats (distribution en salles, édition vidéo, exploitation à l’étranger : 19,6%), des Sofica (3 %), des aides sélectives du CNC (2,2%) ou encore des aides publiques régionales (1,7%). Cette part des chaînes de télé est inégale entre les petits et les gros budgets : en dessous d’une enveloppe d’un million d’euros, les diffuseurs ne représentent plus que 8,8% du financement du film, tandis que cette part grimpe à 33,8% pour les budgets de 7 millions d’euros et plus. Autrement dit : plus votre film coûte cher, plus les chaînes de télé auront de poids dans son montage financier. Avantage du système de l’exception culturelle en général et de la surprésence des chaînes de télé en particulier : le risque comptable pour le producteur se réduit considérablement. Inconvénient : le producteur sera tenté, pour s’assurer les bonnes grâces de TF1, France Télévision, M6 ou Canal+, de formater autant que possible son film pour une diffusion télé à audience juteuse.

Et parmi les dérives induites : la recherche à tout prix (pour les gros budgets) de stars jugées “bankables”, qui du coup sont en position de force pour négocier chèrement leurs tarifs, aiguillonnées par les agents artistiques : “Sans les chaînes de télé, les films ne se font pas en France. Les agents savent que seule une vingtaine d’acteurs sur le marché peuvent convaincre un diffuseur comme TF1 d’investir 3 millions dans un film et ils en profitent pour racketter les producteursexplique Maraval à GQ. Au passage, notons qu’avec un investissement de 182, 5 millions d’euros en 2011 (soit une hausse en moyenne de 4,5% par an entre 2002 et 2011), Canal + reste de très loin le premier soutien financier su cinéma français. A titre d’info, en 2011, les contributions cumulées de TF1, France Télévision, M6, Arte et la TNT (Direct 8 et W9) s’élevaient à 145,6 millions (dont 51,8 millions pour TF1, 43 millions pour France 2, 27,6 millions pour France 3 et 13,7 pour M6). Si l’on suit le raisonnement de Maraval, est-ce donc Canal +, bien davantage que TF1, qu’il faudrait blâmer pour imposer des gros noms aux génériques des gros films ?

Maraval va encore plus loin en invoquant dans GQ la nécessité d’une loi pour “encadrer les salaires des acteurs. La profession s’accorde à dire que le coût des films et des talents est trop élevé mais le CNC refuse de voir cette situation tant que la corde ne casse pas. Aux États-Unis, les acteurs se sont adaptés à la crise.Dans le Monde il développe :Le fameux système d’aide du cinéma français ne profite qu’à une minorité de parvenus (…) Une idée simple : limitons à 400 000 euros par acteur – et peut-être un peu plus pour un réalisateur -, assorti d’un intéressement obligatoire sur le succès du film, le montant des cachets qui qualifient un film dans les obligations légales d’investissement des chaînes de télévision”. En clair : le financement d’un cachet d’acteur de plus de 400 000 euros par une chaîne de télé ne pourrait plus être comptabilisé dans son quota financier d’obligation de financement du cinéma. De quoi certainement refroidir l’ardeur des diffuseurs à passer tous les caprices de nos stars hexagonales. Véritable pavé dans la mare, la tribune de Maraval a logiquement déclenché une flopée de réactions sur la toile.

 

« Maraval dit un truc que personne ne dit jamais » Pascale Ferran, réalisatrice et scénariste

 

Très vite, inévitablement,  la missive Maraval a levé le tabou et suscité des réactions. En voilà cinq qui nous paraissent, pour l’instant, représentatives :

Sam Karmann : il tient à rappeler que l’arbre des stars ne doit pas cacher la forêt d’intermittents sous payés.

Le comédien Sam Karmann, tout en jugeant parfaitement légitime le coup de gueule de Maraval, l’invite à la nuance et met en garde contre les risques de stigmatisation de l’ensemble des acteurs : “Combien sont-ils ces bancables ? Entre 3 et 5 par génération. Car les autres, tous les autres, les acteurs pas vedettes, les petits, les moyens, les sans grade à l’échelle du box-office, les 20.000 autres, intermittents, qu’ils soient inconnus ou même un peu connus voire reconnus du grand public (comme votre serviteur par exemple), savons que nos cachets ont été divisés pas 2 depuis les années 2000. Et je ne parle pas de l’écrasante majorité des acteurs qui composent les listes artistiques des films et qui sont payés moins de 1000€/jour.” Et plus loin : “Quand au cinéma pour faire en sorte que des films indépendants (1, 2, 3 M€) puissent se faire, on nous explique que nos salaires doivent être mis pour partie en « participation », c’est à dire payé si le film est amorti… On sait tous ce que cela veut dire« . « Et pour finir la boucle », poursuit Karmann, « que dire des techniciens qui -parce qu’heureusement encore payés au tarif syndical à la télé- peuvent s’offrir de faire du cinéma à moins 10, 20, 30 ou 50%. Pour faire en sorte que le film se fasse toute la chaine fait des efforts pendant que les « stars » prennent leurs cachets. Que penser d’un film où les équipes sont à moins 10% ou 20% avec en vedette un bancable dont on sait qu’il va toucher entre 500K€ et 1M€ …? »

– Jean-Michel Frodon, sur slate.fr, tient à peu près le même discours que Sam Karmann : ok pour dénoncer les excès, mais pas question de remettre tout le système de l’exception culturelle en cause. Pour lui, hormis celle des cachets des acteurs qu’il reconnait, l’autre grande dérive du cinéma français est l’explosion de ses sources de financement depuis les années 90. Une multiplication qui a conduit à une prolifération excessive des films produits et parmi cette surproduction, un paquet de “films inutiles, fictions qui auraient mieux fait de se diriger d’emblée vers la télévision, qui sont venus engorger la machine, et d’abord les écrans”.

– Interviewée par les confrères Didier Perron et Bruno Icher pour le site Next de Libération, la cinéaste Pascale Ferran soutient quant à elle la démarche libératrice et salutaire de Maraval : «Maraval dit un truc que personne ne dit jamais, à savoir que délaissant les allégations récurrentes sur les petits films d’auteurs, toujours soupçonnés d’être financés à coups de subventions et de ne pas être rentables, il porte le fer contre un cinéma grand public soi-disant plus en phase avec les lois du marché et en réalité très souvent pas rentable du tout. Je rappelle que parmi les films dont le rapport entre ce qu’ils ont coûté et ce qu’ils ont rapporté a été le meilleur ces dernières années, on trouve l’Esquive, Tomboy ou La guerre est déclarée… Il y a une tendance lourde depuis une dizaine d’années de dérive des cachets octroyés à une cinquantaine d’acteurs, toujours les mêmes, qui squattent les castings, et il faut espérer que le coup de gueule de Maraval, qui a un côté assez joyeux, va un peu lever la peur qui dicte les rapports entre les producteurs et les cinq agents représentant sur Paris l’essentiel des gros comédiens»

Même Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, ne parvient pas réellement à démonter les arguments de Maraval. Il se contente, comme Frodon, d’appeler à la nécessaire nuance du propos pour ne pas remettre en cause tout le système existant.

– Enfin, sur Atlantico.fr, le professeur de stratégie d’entreprise (Paris VIII) Olivier Babeau salue sans réserve la tribune de Maraval et élargit le débat. Tapant sur « l’inefficacité et l’obsolescence de notre système de financement du cinéma”, il dénonce la déresponsabilisation des producteurs permise par “ce système qui paie tout par avance et génère une multitude de dérives : gonflement des devis moyens qui sont essentiellement situés dans les extrêmes, concentration des producteurs et quasi monopole d’un très petit nombre d’acteurs« . Pour Olivier Babeau, le ver est dans le fruit : « Le système français de soutien au cinéma est fondé sur une assomption qui nous semble de plus en plus discutable : celle selon laquelle le cinéma étant un produit « culturel », il n’est par nature pas capable dans la plupart des cas d’être économiquement rentable, ce qui justifie la prise en charge publique du financement”. Or, poursuit-il, cette vision des choses est battue en brèche par l’ère numérique, qui va totalement bouleverser l’économie de l’exploitation cinématographique : « La place relative de la salle dans les recettes va diminuer au profit des multiples formes de consommation en vidéo à la demande. La fenêtre d’exploitation du film va devenir virtuellement infinie, ouvrant des opportunités de rentabilisation et de diffusion des œuvres beaucoup plus diversifiées”. Babeau se range donc du côté des partisans de l’assouplissement de la réglementation française concernant l’exploitation des films en VOD (en clair : briser la fameuse chronologie des médias) et replace la polémique sous le prisme plus large de la conception économique du cinéma : petite chose fragile à protéger du marché ou produit commercial comme un autre devant repenser son modèle subventionné eut égard aux bouleversements en cours de la révolution numérique ?

Nul doute que le rapport de la mission Lescure sur le devenir de l’exception culturelle française dans ce nouvel environnement numérique, dont les conclusions sont attendues pour mars 2013, ne sera pas insensible à la tempête déclenchée par Maraval. Une tempête qui n’aura certainement pas fini de faire des remous dans les semaines à venir, Vincent Maraval lui-même ayant déjà répondu à Toubiana suite au contre-article de ce dernier sur le site de la Cinémathèque. Agents, acteurs, producteurs, distributeurs, professions techniques, institutions… tout le monde va sans doute y aller de sa réaction plus ou moins bruyante dans les semaines à venir. Pas de doute, les couteaux sont de sortie, Maraval a déclenché un beau bordel assez jubilatoire (merci à lui) et l’on sera plus que jamais attentif aux petites phrases pendant la prochaine cérémonie des César. Plus sérieusement, espérons que ce coup d’éclat ne sera pas un coup d’épée dans l’eau et fera bouger les lignes d’un système certes protecteur mais, on le voit bien, également sclérosant.

 

NB : tous les chiffres cités dans cet article sont consultables sur le site du CNC.

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