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« Claire mène sa propre guerre pour devenir une personne normale » (interview de Sarah Hay, pour Flesh & Bone)

« Claire mène sa propre guerre pour devenir une personne normale » (interview de Sarah Hay, pour Flesh & Bone)

Au centre de Flesh & Bone, minisérie diffusée actuellement sur Starz et jusqu’à demain soir sur OCS City, il y a Claire, figure tragique mais combative qui décide de rejoindre une compagnie de ballet à New York. Pour suivre le principe d’engager une large majorité de danseurs professionnels, la créatrice Moira Walley-Beckett a débauché Sarah Hay, qui est active au sein de la compagnie allemande de Dresde. C’était une de ses premières expériences en comédie, et aussi un défi physique et émotionnel à plus d’un titre. Alors qu’elle est retournée travailler en Allemagne, elle a pris un peu de temps pour nous parler des stéréotypes physiques, son travail avec le réalisateur David Michôd et la nécessité de suivre ses instincts.

sarah-hay-flesh-and-bone-bulling-through-01-600x350Est-ce que vous avez des réactions depuis que la série a commencé à être diffusée sur Starz ?

Sarah Hay : Heureusement, je n’ai eu que des bons retours, et les gens sont plutôt satisfaits de la série et ils écrivent des choses tellement belles que j’en suis souvent touchée. Ils semblent tellement inspirés par la série, la danse et toutes les émotions. Aujourd’hui, on m’a dit quelque chose qui était négatif mais c’était la première fois.

Vous avez tourné cette série il y a pas mal de temps : le tournage s’est terminé à l’été 2014. Comment c’était, d’attendre aussi longtemps avant que soit diffusé ce qui est votre premier rôle ?

C’était vraiment difficile pour moi, c’est aussi parce que je n’ai pas d’autres expériences, je ne pouvais pas passer d’auditions, car si on n’a pas de démo avec nous, c’est assez difficile. C’était très difficile pour moi de tenir si longtemps.

La série, et votre performance, sont toutes les deux très brutes en termes d’émotion. Comment êtes-vous rentré dans le rôle ? Est-ce que c’est quelque chose qui a duré pendant tout le tournage, et comment vos instincts vous ont guidé dans la performance de Claire ?

Pour jouer Claire, je me suis inspirée de mon expérience en danse. Pour me mettre dans son état d’esprit, j’écoutais beaucoup de musique classique : Prokofiev, des choses très lourdes qui m’amenaient dans des directions très sombres. Je sentais que Claire avait tellement de couches d’émotion à communiquer, et la plupart du temps, je me retrouvais déprimée.

Vous avez travaillé avec David Michôd sur le premier épisode, il a notamment réalisé Animal Kingdom. Il a aussi mis en place une partie de l’identité visuelle de la série, est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur votre collaboration avec lui ?

Il a de l’expérience en danse, donc il nous a fait confiance pour prendre cette partie en charge, tout comme Moira Walley-Beckett qui a écrit la série. C’est quelqu’un de très encourageant, drôle et abordable, et qui aimait bien que je me base sur mes instincts. Donc quand on essayait de trouver comment jouer la tristesse, le bonheur, il était très formateur et soutenait ce que je faisais. Il avait aussi plus de créativité qu’un réalisateur de télé normal, grâce à son expérience au cinéma. Et j’étais impatiente de savoir à quoi allait ressembler le résultat.

Est-ce que vous étiez nerveuse, en tant que danseuse, que votre performance allait être capturée par des caméras et non jouée sur scène ? Ou est-ce qu’en regardant les rushes, ou les épisodes finaux vous vous êtes habitué ? Etes-vous plus du genre à voir les erreurs que voir ce qui a marché en vous regardant ?

Je suis carrément très critique envers moi-même. En fait, c’était plus sur les scènes où je joue, je pensais que j’allais être plus dure. Danser pour un film, quand on tourne et qu’on ne sait pas quelle prise garder, on est un peu perdus. J’étais nerveuse pour certaines des séquences de danse car on n’a pas eu le temps d’avoir un vrai échauffement ou des cours. Donc à la fin, j’avais presque perdu la forme. Donc c’était un peu effrayant à voir, mais pour la grosse majorité du public, pour les gens non versés dans la danse, le cadrage et la photographie sont si beaux que j’essaie d’être objective et dire que c’est une œuvre d’art. Mais je ne devrais pas être aussi critique.

J’ai lu que le tournage était organisé pour que vous tourniez une grosse scène de danse toutes les 3 semaines…

Pas exactement, je prenais deux cours de danse par semaine max, de deux heures alors que d’habitude je m’entraîne huit heures par jour. Certaines scènes prenaient douze heures à tourner, et ce n’est pas vraiment possible de tourner de la danse à un niveau de pro comme ça. Donc c’était plutôt dur.

Est-ce possible de perdre des capacités physiques après s’être entraîné moins souvent ?

Heureusement, quand je suis revenue en Allemagne, à Dresde (où elle fait partie d’une compagnie de danse, ndlr), le directeur de ballet m’a dit de prendre mon temps pour me remettre en forme, et ça m’a pris plusieurs mois, mais je ne suis pas au niveau où j’étais auparavant. Par ailleurs, mon personnage a 21 ans dans la série, mais j’en ai 28, et j’ai naturellement un corps très voluptueux, avec des courbes. Et à un moment mon corps a décidé : « ouaaais, je peux grossir ! » Mais une fois que j’ai dû reprendre la danse, il fallait que je me remette au niveau. En définitive, ça a été beaucoup plus dur après.

L’arc de Claire, de mon point de vue, semble être le surpassement de sa vie personnelle sombre à travers son art et la danse. Est-ce qu’à certains moments, vous avez trouvé que c’était beaucoup trop à jouer, ou est-ce que ça n’a fait que renforcer votre esprit combatif parce que Claire subit des choses très noires très tôt dans la série ?

En fait, mes parents sont psychologues. Donc j’ai pris un peu d’infos d’eux, et j’ai beaucoup lu sur l’inceste et l’état d’esprit d’une jeune femme après avoir grandi dans un tel environnement. Donc ce qui était dans le scénario ajoutait ça, et c’était aussi extrêmement précis du côté du ballet. En ce qui concerne la restitution des émotions, quand je pensais qu’il y avait un trop-plein, j’essayais de l’internaliser, le rendre plus crédible dans le moment que traversait mon personnage. Parfois, le scénario disait « Claire éclate en sanglots », mais lorsqu’on est un danseur, on a beaucoup plus d’émotions à transmettre au public. Je pensais à ce qui serait juste pour elle.

Les titres des épisodes sont très inspirés par le champ lexical militaire : Reconnaissance, Cannon Fodder (chair à canon)… Est-ce qu’il est juste de voir Claire comme un soldat qui va devoir prendre du galon très vite ? La série la voit être comme à la guerre ou un camp d’entraînement militaire ?

Oui, son frère était impliqué dans la guerre en Afghanistan, et Claire mène sa propre guerre pour devenir une personne normale. En plus de ce mode de vie dysfonctionnel qu’elle a choisi, en plus de sa vie de famille horrible, elle est aussi en guerre avec elle-même. La liaison entre son frère en guerre en Afghanistan et sa guerre intérieure était la raison de ce parallèle.

Dans les épisodes 3 et 4, il y a une intrigue où Claire commence à fréquenter un club de strip-tease et danser là-bas. Quels sont ses motifs réels, car apparemment ce n’est pas forcément l’argent ? Et elle se comporte différemment en termes de langage corporel, et ça m’a frappé qu’elle soit plus acceptée dans cet environnement qu’au sein de la troupe de ballet.

Claire n’a jamais vu de femme aussi émancipée que le personnage de Daphne dans la série, des filles qui font se mettre les mecs en pâmoison. Elle voit le pouvoir qu’elle peut obtenir. Elle est assez incertaine sexuellement et à ce moment-là de la série, je pense qu’elle veut se sentir libre. Et ils ont des réticences à l’engager, mais ils le font car elle a ce truc en plus qui attire l’intérêt de ces hommes-là, comme celui de Paul. Elle est presque dans une sorte de transe, avec sa nuit passée avec le Français. Elle essaie de trouver si elle peut y arriver et se perd un peu.

Vous avez mentionné, en interview, qu’être choisie pour des ballets était difficile à cause de votre corpulence. Est-ce que vous pensez que ces difficultés continuent aujourd’hui, à cause des attentes du public en termes de physique ou de corpulence, par exemple ? Est-ce que nous, en tant que public, sommes responsables à cause de ce que l’on imagine être un physique de ballerine ?

Je fais toujours le rapprochement avec des top modèles ou des gymnastes. Je pense que ces stéréotypes physiques sont en place depuis tellement longtemps, qu’il n’y a rien qu’on puisse y faire parce qu’il y aura toujours des gens pour dire qu’ils sont bons. Je crois qu’il faut avoir une certaine musculature pour être un danseur, être en piètre forme physique n’est pas convenable. Mais je ne crois pas que parce qu’on est deux centimètres trop petit, ne pas avoir des arches de pied parfaites, ou avoir des seins, ce doit être différent pour être un pro. Je ne crois pas à un système où ils prennent des mesures sur des fillettes de 10 ans, sans savoir s’ils resteront pareils en grandissant. J’ai grandi en étant une fille joufflue, et maintenant j’ai des courbes, mais je suis plutôt mince. Personne ne fait de commentaires sur mon physique maintenant. Mais dans ma vingtaine, j’ai eu des soucis d’hormones, et je n’arrivais pas à équilibrer mon poids. Je pensais que j’avais beaucoup à offrir, mais les gens ne voyaient pas forcément ça en moi, à part ceux qui se fichaient de ma corpulence. On m’a dit : « Quitte l’Amérique, et trouve un endroit où on t’apprécie pour en faire une carrière. » J’espère que les stéréotypes arrêteront. Même si je n’ai pas l’opportunité d’être actrice, j’ai des volontés et un rêve de continuer à travailler avec des danseurs, et encourager les danseurs à ne pas laisser tomber.

Flesh and Bone se termine le 28 décembre sur OCS City. Diffusion le lundi à 20h55. L’intégrale de la série est disponible sur OCS GO.

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