Clinton Road de Vincenzo Balzano

Clinton Road de Vincenzo Balzano

Note de l'auteur

Des fantômes sur la route : bienvenue sur la Clinton Road, avec ses 15 km d’asphalte parcourus de spectres et de souvenirs qui sont, sans doute, la même chose. Un récit intense en émotion et en apesanteur par Vincenzo Balzano chez Ankama.

L’histoire : New Jersey, 1978. Tous les matins, John, ranger du comté de Passaic, fait la route entre sa maison et le bar de son ami Sam afin de prendre un café et de bavarder avant sa journée de travail. Rien qui puisse sembler étrange jusque-là. Sauf que la Clinton Road, avec ses 15 km d’asphalte où il patrouille quotidiennement, se révèle la route la plus hantée des États-Unis. John enquête sur des disparitions d’animaux. Ses recherches vont le mener loin, dans le passé – celui des lieux et le sien.

Mon avis : Il suffit d’une réplique de Sam le barman pour, mine de rien, créer le remous qui résume tous les troubles agitant ce marais étrange qu’est la Clinton Road :

Il y a tellement d’histoires sur cette saleté de route… mais des disparitions d’animaux ? (…) On dit que des fantômes rôdent sur la Clinton Road. Bonne chance ! »

Quand on vient à dire que, en considérant toutes les histoires qui peuplent cette route inquiétante (et dont on reçoit un aperçu via des coupures de presse du New Jersey Journal en ouverture du livre), on s’étonne de « disparitions d’animaux », c’est que la vie humaine, au final, n’a que peu de prix. Ou plutôt qu’elle n’est qu’un rouage de cette grande mécanique de mystère. Une proie comme une autre dans la toile de la Clinton Road.

Cette insistance sur les fantômes résonne aussitôt avec la citation en exergue, due à nul autre que Stephen King : « Les monstres sont réels, les fantômes aussi, ils vivent à l’intérieur de nous. Et parfois… ils gagnent. » Bref, John Morgan, le ranger qui va nous conduire sur et autour de la Clinton Road, va faire face à des fantômes bien réels, dont une partie au moins sont à chercher en de lui-même.

Dès la double page d’ouverture, avec cette silhouette blanche faisant face au bar de Sam, le tout baigné par une couleur bourbeuse tranchée seulement par le néon d’un rouge furieux, l’ambiguïté est là : John est-il un être de chair et de sang ou un fantôme ? Est-il hanté lui-même ou hante-t-il les lieux ?

Sauvé de l’attaque d’un ours par une sorte d’ermite dénommé Lincoln, il note ses indices dans un petit carnet, avec des croquis : les animaux disparus (deux chevaux et un chien), la maison de Lincoln sur le Cedar Pond… « Il faut que je note tout ça avant d’oublier » : son rapport à la mémoire est donc à tout le moins conflictuel. Le temps semble lui filer entre les doigts, John vit dans une brume permanente, dans un univers spectral.

À la maison l’attend son fils Benjamin. Mais est-il vraiment là ? Et qui est-il réellement ? Rangers des années 30, gangsters de la même époque (avec sulfateuse Colt-Thompson en prime) sous l’égide d’un tueur au visage tatoué d’un serpent… Sans parler du Clinton Furnace : simple four délabré ou « temple mystérieux où l’on dit que même les fantômes ne peuvent pas entrer » ? Et que signifient ces scènes où John semble avalé par un cachalot avant d’émerger des flots, et qui réponde au livre que lit Benjamin (Moby Dick, bien sûr) ?

Vincenzo Balzano, auteur italien dont c’est, à ma connaissance, la première œuvre traduite en français, magnifie par ses aquarelles ces ambiances sur le fil du rasoir. En mélangeant les techniques, en jouant sur les transparences et les recouvrements partiels, il laisse visuellement s’interpénétrer les univers et les significations, atténue les frontières, estompe les certitudes.

Ses choix de couleurs sont très pertinents. Les éclatements de rouge et d’ocre tranchent sur les gris et les beiges – la Clinton Road est elle-même un fantôme qui gagne… jusqu’à une fin simple et belle (bien que dénuée de vraie surprise). Les compositions sont tout aussi réussies, dynamisées par l’enchâssement des propositions, avec parfois une pleine page bien sentie, telle cette focale sur Sokolov craquant une allumette. Comme le dit le mafieux d’origine russe, « la flamme est comme une âme qui se débat ».

On notera, comme des cailloux de Petit Poucet perdu dans les limbes, des références culturelles essaimées çà et là : Creedence Clearwater Revival (Bad Moon Rising), Pink Floyd (Wish You Were Here), le tueur des Incorruptibles de Brian De Palma (joué par Billy Drago), John Goodman et Gillian Anderson (en Dana Scully)… Comme des échos d’un monde auquel John ne s’accroche plus que du bout des doigts. Un monde qu’on se promet de revisiter soi-même.

Si vous aimez : les histoires en apesanteur, entre Le 6e Sens et Fargo, avec une bonne louche de David Lynch et du Stephen King de la nouvelle Un dernier pour la route (recueil Danse macabre).

En accompagnement : la première saison de la série The Leftovers, à la fois d’une troublante apesanteur et d’une densité incroyable, tout en écoutant la BO du film The Mist, signée Mark Isham.

Clinton Road
Écrit et dessiné par
Vincenzo Balzano
Édité par Ankama

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