Conan le Cimmérien (tome 3) de Mathieu Gabella et Anthony Jean

Conan le Cimmérien (tome 3) de Mathieu Gabella et Anthony Jean

Note de l'auteur

Moins mutique que Schwarzie, plus européen que Frazetta, le Conan de Gabella et Jean n’en reste pas moins une muraille humaine que rien ne semble pouvoir abattre. Pour ce 3e tome très rythmé des aventures du célèbre Cimmérien, le duo adapte Au-delà de la rivière noire en manière de western sword & sorcery.

L’histoire : Province de Conajohara. Dire que la région est inhospitalière pour les colons serait un euphémisme. Les pictes, chassés de leurs terres, sont sur le point de s’unir sous la férule du sorcier Zogar Sag, et de lancer une contre-attaque aussi sanglante que définitive sur le fort qui protège les colons. Sauf si Conan le mercenaire parvient à tuer le sorcier d’abord.

Mon avis : Le résumé vous donne l’impression d’un bon vieux western bien classique ? Engager un mercenaire performant pour protéger des fermiers et des agriculteurs contre les assauts de tribus spoliées de leurs terres… C’est le Far West version Robert E. Howard. Les Indiens sont les pictes, les cowboys les colons venus voler leurs terres, et les soldats du fort la cavalerie qui, dans le cas présent, ne suffit pas à protéger le citoyen lambda. Tout repose entre les mains calleuses du mercenaire, le cowboy solitaire. Conan, of course.

Ici, le Cimmérien se laisse accompagner de Bathus, un jeune paysan venu se battre – ou chercher des terres, il hésite. La menace est partout, la violence, les mauvais sorts. Et au milieu, ce Conan qui sourit narquoisement à la mort. Sa philosophie tient en cette réplique : « Il n’y a rien que l’acier ne puisse tuer. Je ne vais pas aller chercher querelle à un démon… mais je ne m’écarterai pas si j’en croise un. »

Ah, l’acier. Celui que le combattant tient dans chacune de ses mains, et celui dont lui-même est trempé. Rappelez-vous le générique du film de 1982 coscénarisé par Oliver Stone et qui offrit son premier grand rôle à Schwarzie. L’acier y coule en fusion, symbolisant l’homme martelé par l’adversité et endurci par la vie.

Les pictes qui se liguent contre un ennemi commun, avec leurs coiffes de plumes et leur roi-sorcier, évoquent donc les Indiens d’Amérique. Les dieux animoïdes de la mythologie indienne trouvent, dans l’adaptation du scénariste Mathieu Gabella, des incarnations très concrètes : un tigre à dents de sabre immense, un serpent géant, un singe emplumé assis sur son trône. Pourtant, rien ne résiste à Conan, qui toujours vainc son ennemi, par la force ou par la connaissance. Car il n’est pas cette brute épaisse dont on a parfois l’image. La magie ne lui est pas tout à fait étrangère – même s’il s’en sert comme d’une arme. Non pour la connaissance elle-même et son approfondissement, mais pour l’utilité d’un instrument servant à survivre.

Tout ne se termine pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, à la fin de ce tome 3. Une dimension ambiguë à l’image de Conan lui-même. Il se bat en tant que mercenaire pour ce peuple qui spolie d’autres peuples, alors qu’en Cimmérie, il a participé à la reconquête d’une ville où l’oncle de Balthus a été massacré. L’ennemi d’hier peut devenir l’employeur de demain… Un pragmatisme d’une belle froideur.

Une froideur que l’on retrouve dans les ambiances colorées déployées par le dessinateur et coloriste Anthony Jean. Dans cette jungle touffue, le jour ressemble à la nuit. Les yeux pictes sont des globes laiteux. Même les flammes y semblent glacées. Mention spéciale pour le démon picte qui révèle sa vraie forme à la page 41, dans un halo verdâtre du plus bel effet.

Si vous aimez : La série Les Chroniques de la lune noire de Froideval et Ledroit, avec ses beaux moments de furie visuelle, ou la série Sláine de Mills et Bisley (pour la même raison).

En accompagnement : La B.O. du Conan de 1982, signée Basil Poledouris, s’impose – même si elle s’avérera peut-être un poil trop « romantique » par moment. On peut jeter un œil du côté d’Excalibur aussi, pourquoi pas. Voire un black metal moyen-oriental, mais il faudrait creuser…

Autour de la BD : Lorsqu’il rédige la nouvelle qui donne son titre à ce 3e tome, Au-delà de la rivière noire, Robert E. Howard, créateur de Conan, est à un tournant de sa carrière. Il s’intéresse de plus en plus au Far West et commence à s’ennuyer de son personnage de Cimmérien. Comme le souligne Patrice Louinet dans sa postface à la BD, « il a parfaitement conscience de vouloir se servir de Conan comme d’un véhicule pour expérimenter, pour s’essayer à cette passion grandissante ». D’où l’atmosphère si spécifique de cette histoire, atypique dans l’univers de Conan.

Conan le Cimmérien
Écrit par Mathieu Gabella
Dessiné par Anthony Jean
Édité par Glénat

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