Conan, l’intégrale : la Bible cimmérienne

Conan, l’intégrale : la Bible cimmérienne

Note de l'auteur

Vingt nouvelles, un roman. Mais aussi une bonne vingtaine d’illustrations couleur pleine page et quelque 230 illustrations dans le texte. Celles et ceux qui vouent un culte au dieu Conan ont désormais leur Bible. Ce fort volume de plus de 1 300 pages en a la taille, le poids, la richesse (et la finesse du papier).

Le livre : Les nouvelles de Conan n’avaient jamais été publiées telles que Robert E. Howard les avait écrites, dans l’ordre dans lequel il les avait rédigées, le tout rassemblé dans une même collection. Que ce soit dans les pays anglo-saxons ou en France. C’est (enfin) chose faite, plus de 80 ans après le suicide de l’écrivain. Bragelonne sort ce mois-ci l’intégrale en un unique et luxueux volume. À compulser sur un lutrin, en gardant le Guide Howard à portée de main.

Mon avis : Il existe plusieurs problèmes avec Conan, qui expliquent en partie les malentendus entourant cette œuvre majeure de l’heroic fantasy américaine. Ses histoires ont été réarrangées selon une chronologie arbitraire (afin de recréer aux forceps une pseudo-biographie du Barbare), parfois réécrites ou modifiées, mélangées avec des pastiches (mis sur le même pied que les nouvelles originelles), sans oublier des récits « autres » de Howard artificiellement transformés en aventures de Conan, et des textes inachevés (complétés par d’autres auteurs).

Ajoutez à cela que les sommaires des recueils ne précisaient généralement pas qui était/étaient l’auteur/les auteurs desdits textes… et vous comprenez pourquoi Conan, dans le fond, est un personnage si mal connu, bien que célèbre.

Prenez la question des noms, jugés souvent (par Howard Phillips Lovecraft, notamment) trop proches de noms (lieux, peuplades, etc.) de la vie réelle. Howard n’a jamais eu l’intention de créer un univers complètement déconnecté du nôtre. Au contraire, utiliser des noms tels que « Cimmérien » et « Némédien » lui permet de faire « se télescoper l’histoire et la géographie dans un univers totalement nouveau et pourtant familier », avec « pour seuls objectifs l’efficacité et le stéréotype, ce qui lui permettait de planter un décor en un minimum de mots », souligne Patrice Louinet, traducteur et préfacier.

Conan (c) Johann Bodin

Le bénéfice est double : répondre à son besoin d’obtenir un cadre « exact et réaliste » à ses histoires, tout en s’autorisant à écrire des récits (pseudo-)historiques sans risquer d’anachronisme ou d’erreur factuelle. Howard a écrit : « Mon exploration de l’histoire se résume à la recherche perpétuelle de nouveaux barbares, à toutes les époques. » La variété des tonalités compte donc énormément pour lui. Avec Conan, il peut revisiter toutes sortes d’univers culturels sans vergogne. Et, au passage, poser ainsi les bases de l’heroic fantasy moderne, en revitalisant et en américanisant le genre.

Conan n’a pas de plan de carrière. Il « vit pour l’instant présent, en savourant chaque instant, se moquant tant du passé que de l’avenir », écrit Patrice Louinet. « Hier kozak, aujourd’hui roi, demain voleur. C’est en ce sens que les nouvelles de Conan sont des nouvelles d’évasion, transcendant les générations, les cultures, et même la propre “vie” du personnage, dont les nouvelles ne peuvent qu’être indépendantes les unes des autres. Libre en tout, et surtout de sa propre biographie. »

Les éditer dans l’ordre d’écriture et de publication, c’est donc aussi, outre une exigence de fidélité envers la logique interne de Conan, éviter le simplisme du « struggle for life », du darwinisme version barbare, de cette image du Cimmérien devenu roi par la solidité de sa volonté, la force de son bras et le tranchant de sa lame.

Conan (c) Mark Schultz

Howard penche personnellement en faveur de la barbarie en tant qu’état naturel de l’humanité, et contre la civilisation, fruit d’un « concours de circonstances ». Il ne nourrit néanmoins pas de vision idyllique du barbare ; il n’y a rien de rousseauiste chez Howard. Il le sait, c’est un monde violent, sans amour, mais néanmoins non coupé de ses racines « naturelles ». En cela, il survivra toujours à la civilisation, à ses yeux.

Les 3 phases dans l’écriture de Conan

Patrice Louinet distingue plusieurs phases dans l’écriture des récits de Conan. La première période est celle de l’expérimentation. Howard met en place sa création. Peu de personnages féminins y font leur apparition, mais il s’agit de caractères exceptionnels.

La deuxième phase est plus commerciale. Howard a besoin d’argent. Il se soucie donc de vendre un maximum d’histoires, ce qui a des conséquences évidentes sur le résultat. Par exemple, il multiplie les personnages féminins fades et dénudés. C’est lié aux couvertures du magazine Weird Tales et à la nouvelle illustratrice, qui excelle dans les nus féminins…

Dans une troisième et dernière phase, le manque d’argent diminue. Howard s’amuse avec son univers. Le souffle épique fait rage, l’auteur aligne les passages jubilatoires ou d’anthologie. « Ses récits alternent entre moments poétiques, épiques et horrifiques avec une redoutable maestria », souligne le traducteur.

Conan (c) Marc Simonetti

Avec une évolution majeure : les dernières nouvelles sont bien plus réalistes que fantastiques. Le Texan se rapproche d’une tonalité qui lui est plus personnelle, intime, que les décors celto-assyriens. Il se tourne vers le Sud-Ouest américain qu’il connaît si bien, pour explorer le monde des colons, des fermiers, en faire des personnages aussi présents au lecteur que Conan lui-même. On se déplace de l’épopée médiévale-fantastique vers des mécaniques narratives plus proches du western. Dans Au-delà de la rivière noire, par exemple, « Howard part d’un constat pessimiste et le mène jusqu’à son amère conclusion, sans s’accorder de coup de théâtre mélodramatique ».

Quant au côté réaliste, Howard écrit dans une lettre à Clark Ashton Smith : « Il peut sembler incroyable d’accoler le terme “réaliste” à Conan, mais en fait, si l’on fait abstraction des événements surnaturels, c’est le personnage le plus réaliste que j’aie jamais créé. » Avec, en filigrane, la certitude que « l’excitation de l’aventure n’est qu’un masque, qu’il n’est en fait jamais vraiment possible d’oublier la noirceur du monde », conclut son traducteur.

L’extrait : « Le trappeur regarda ces yeux moroses d’un bleu incandescent et sut que le serment barbare serait tenu.
– Ils ne reconstruiront pas le fort.
– Non. La province de Conajohara est perdue pour l’Aquilonie. La frontière a été reculée. Le Tonnerre marquera la nouvelle limite.
Le trappeur soupira et regarda sa main calleuse, usée par la poignée de sa cognée et celle de son épée. Conan tendit son long bras pour attraper la cruche de vin. Le trappeur le regarda, le comparant mentalement aux hommes qui étaient autour d’eux, aux hommes qui étaient morts sur la rivière perdue, le comparant à ces hommes sauvages de l’autre côté de la rivière. Conan ne semblait pas s’être aperçu que l’autre le dévisageait.
– La barbarie est l’état naturel de l’humanité, dit l’homme de la frontière, regardant toujours le Cimmérien d’un air sombre. La civilisation n’est pas naturelle. Elle résulte simplement d’un concours de circonstances. Et la barbarie finira toujours par triompher. »

Conan
Écrit par Robert E. Howard
Édité par
Bragelonne

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