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#Concert Depeche Mode – Stade de France (Saint-Denis – 1/7/2017)

#Concert Depeche Mode – Stade de France (Saint-Denis – 1/7/2017)

Note de l'auteur

Where’s the revolution? Où est passée la révolution ? À cette question, posée le 1er juillet dernier par Depeche Mode à son public du Stade de France, la réponse qui vient en premier à l’esprit est : aux abonnés absents. À 60 euros minimum le ticket d’entrée, les anarchistes de tout poil ont préféré rester tranquillement chez eux. Autour d’une poignée de titres de leur dernier album, Spirit, les Anglais, quant à eux, ont construit un joli récital, fait de chansons d’amour et de protestation. Un moment agréable, plein d’esbroufe et de paillettes mais qui, en fin de compte, n’aura brillé ni par le goût ni par l’esprit.

Tous les estivants, vraiment tous, aiment l’idée de collecter de l’argent. Parlez-leur-en, leurs yeux se mettront à briller […]. Ils aiment ça. Mais parlez-leur de donner du temps […] et vous serez à côté de la plaque. »
Stephen King, Le Raccourci de Mme Todd (Brume)

En 2017, Depeche Mode, c’est vraiment un truc de bourges, ou « d’estivants » comme dirait l’autre ! Après avoir débuté dans l’électro-pop sucrée, versé dans la new wave politisée puis le gothique bon teint, aujourd’hui Martin Gore, Dave Gahan et Andrew Fletcher sont trois grands garçons (pas si ordinaires que ça). De grandes personnes avec un train de vie qu’il faut entretenir !

En cette fin de journée curieusement ensoleillée de début juillet, le Stade de France se remplit doucement d’un public clairsemé, dont la moyenne d’âge oscille entre quarante et cinquante ans. Pendant ce temps, des jeunes gens, avec de grands tonneaux solidement attachés dans le dos, fendent la foule et abreuvent les spectateurs assoiffés de soda et de bière vendus plus chers qu’un paquet de cigarettes.

Parmi cette masse de CSP+ – équivalente en nombre à celle d’une ville comme Fort-de-France, quand même – certains sont venus avec leur progéniture, histoire de leur montrer quelques souvenirs de leur jeunesse.

Martin Gore - Depeche Mode - Concert - Stade de France - 1er juillet 2017

Un peu avant 21 heures, tous les regards convergent vers les deux écrans géants situés de part et d’autre de la scène. Une publicité vante les mérites d’une montre de luxe. Les bénéfices des ventes de cette « édition limitée » doivent revenir à l’association Charity: Water. La cause est noble : permettre un accès à l’eau potable à tout un chacun partout sur la planète.

La méthode, quant à elle, est plus discutable. Passons sur l’absurdité du procédé (pourquoi pas un simple appel au don ?). Mettons de côté l’esthétique presque obscène du spot : juxtaposition de packshots d’une mécanique d’horlogerie rutilante et d’images de petits enfants déshydratés aux yeux plein de larmes et de gratitude.

Et, pendant ce temps-là, les hommes-fontaines continuent leur ronde sans fin dans l’enceinte du stade. Huit euros le gobelet. En psychologie, on appelle ça une « dissonance cognitive ».

Mais le plus gênant dans tout ça, c’est peut-être que ce message soit diffusé une dizaine de minutes avant le début du concert et qu’il n’y soit ensuite plus jamais fait référence. Pas une seule fois de toute la soirée. Ça décorrèle complètement le message de l’événement. Une annonce de dix secondes au milieu du concert et un rapide coup de projecteur sur Charity: Water aurait infiniment plus marqué les esprits.

Demandez-leur de collecter de l’argent, plutôt que de donner de leur temps.

L’heure suivante va voir notre trio de fringants quinquas se débattre avec cette contradiction intrinsèque. Si le dernier album du groupe, Spirit, est loin d’être mauvais, la première moitié du concert s’appesantit d’un chapelet de ses « protest songs 2.0 ». Et si le tout est entrelardé de quelques très bons titres, comme Barrel of a Gun ou A Pain That I’m Used To, ceux-ci sont interprétés dans des versions assez brouillonnes et surtout peu investies.

N’est pas U2 qui veut. Bono et sa bande ont le chic pour faire entrer – parfois par effraction, il est vrai – un peu de sérieux sur la piste du rock n’roll circus. C’est souvent balourd mais, au moins, ça imprime une marque sur le public. Ici, Depeche Mode veut bien faire mais tout ce beau monde se prend beaucoup trop au sérieux. Ce n’est pas parce qu’on parle de choses graves qu’il faut forcément le faire en tirant la tronche. Les spectateurs, dont certains littéralement en transe, mangent religieusement leur soupe à la grimace.

Depeche Mode - Concert - Stade de France - 1er juillet 2017

La nuit tombe sur la banlieue nord de Paris. Après nous avoir fait gentiment taper du pied sur World in My Eyes et In Your Room, tout s’emballe quand retentissent les premiers accords d’Everything Counts. De là découle une véritable liturgie dont toutes les personnes présentes connaissent le moindre mot, la moindre note.

Sur scène, Martin Gore joue son rôle de chef d’orchestre : à la fois omniprésent, assez discret, peu actif mais, au final, plutôt touchant. Le contraste n’en est que plus saisissant avec un Dave Gahan, diva décidément de plus en plus antipathique avec le temps, flirtant par moments avec le ridicule le plus achevé.

La fin du concert sera un quasi-sans-faute, exceptions faites d’une reprise inutile (Heroes de David Bowie) et d’une cagade sonore monumentale sur l’avant-dernier morceau du rappel. Fausse note d’autant plus incompréhensible que le son avait été exemplaire jusque-là. Gahan, complètement inaudible sur I Feel You, transforme ce qui aurait dû constituer l’acmé du concert en un pudding immangeable. Suit un Personal Jesus cathartique, qui finit de drainer la foi et l’énergie des fidèles et c’est déjà l’heure de plier les gaules.

Entre les 80 000 personnes dont la transhumance vers les transports en commun est contingentée par les forces de l’ordre, plane un sentiment mitigé. Derrière un contentement in extremis et a minima, pointe l’ombre d’un doute : l’impression désagréable d’avoir davantage contribué au problème qu’à sa solution en achetant une place pour participer à cette grand-messe. Peut-être serait-il temps, à la faveur de l’été, d’une petite diète d’écran ? Pourquoi ne pas suivre les préceptes énoncés dans les paroles de la chanson Stripped, et « prendre des décisions, sans le recours à notre télévision [smartphone, tablette…] » ?

Il y a une dizaine d’années, un aphoriste-amateur affirmait que « si, à 50 ans, on n’avait pas un “coucou suisse”, on avait raté sa vie ». À l’issue de cette soirée, un relent de mauvais esprit anar’ nous donne surtout envie de crier : « Hé ! Dave, file-nous ta montre, on te donnera l’heure ! »

 

maxresdefaultSpirit, le dernier album
de Depeche Mode,
paru chez Sony Music,
est disponible ici.
Depeche Mode sera en concert
à Paris le 3 décembre 2017
et à Bordeaux le 24 janvier 2018
(plus de détails ici).

 

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