Concevoir une bande-son sérielle avec Eloi Ragot (La Trêve)

Concevoir une bande-son sérielle avec Eloi Ragot (La Trêve)

Le format sériel a souvent semblé ne s’intéresser qu’à la supervision musicale* pour agrémenter ses contenus. Aujourd’hui, ce n’est plus la même musique. Accompagner sa série d’une bande-son originale soigneusement assemblée fait partie intégrante du processus de création. Du travail minutieux de Brian Reitzell pour Hannibal en passant par les volutes acérées de Mogwai pour Les Revenants jusqu’aux très remarqués Survive pour Stranger Things, l’implication sur ce segment sonore est indiscutablement montée d’un cran.
Mais comment conçoit-on une bande-son de série ? Réponse avec Eloi Ragot, compositeur installé à Bruxelles qui signe le score de La Trêve, à découvrir actuellement sur France 2.

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Daily Mars : Vous pratiquez la composition de bande-son pour de multiples supports (documentaires, séries, webséries). Comment définissez-vous votre métier ? Compositeur pour l’audiovisuel ?
Eloi Ragot : Composition pour l’audiovisuel, oui, ou compositeur de musique de film tout simplement. C’est un terme englobant aussi la musique de documentaire qui ne me paraît pas si éloignée de celle pour la fiction, la musique sert dans les deux cas un fil narratif.

Est-ce un métier que vous souhaitiez faire depuis longtemps ? Quel a été votre parcours jusqu’à votre profession actuelle ?
Je suis à la base musicien (guitariste, pianiste et trompettiste) et cinéphile, et c’est ma rencontre avec une jeune réalisatrice australienne qui a été le déclic. On a sympathisé, car on avait des goûts musicaux communs et celle-ci m’a alors demandé de composer la musique de son court métrage de fin d’études. J’ai adoré l’exercice, notamment pour les heures passées à discuter de films et de l’impact d’une musique sur un film selon ses couleurs, son placement, la répétition de thèmes musicaux…
Après ça, je me suis donc mis à proposer mes services à de jeunes réalisateurs pour réitérer l’expérience. Petit à petit, les projets se sont accumulés et je suis passé des courts métrages d’étudiants aux courts métrages produits, moyens métrages, documentaires et plus récemment aux séries TV et web.
Mon parcours peut sembler atypique, car je ne sors pas d’une école de cinéma ou de musique à l’image, mais finalement je rencontre beaucoup de gens qui comme moi sont juste à la base des passionnés qui ont appris au fil des rencontres et des expériences.

Vous précisez vos instruments de formation. Est-ce qu’il faut être multi-instrumentiste pour faire ce métier ? Enregistrez-vous tout vous-mêmes ou faites-vous appel à d’autres musiciens pour certaines partitions ? Êtes-vous amené à explorer d’autres instruments en fonction des œuvres sur lesquelles vous travaillez ?
Je ne pense pas qu’il faille nécessairement être multi-instrumentiste… mais ça aide !
Selon le projet, on est en effet amené à écrire pour toutes sortes d’instruments et au-delà du fait que jouer de ces instruments permet de mieux les connaître, cela permet aussi de s’ouvrir à d’autres styles musicaux.
C’est pour cette raison notamment que j’ai pris la trompette, car j’aimais le jazz et je voulais en jouer et rencontrer d’autres musiciens jazz.
Pour ce qui est de l’enregistrement, c’est souvent une histoire de budget de pouvoir enregistrer avec des musiciens en studio ou non, mais aussi selon les envies du réalisateur, de la production ou du compositeur. Il m’est arrivé d’enregistrer en studio pour un court métrage alors que j’ai tout fait à la maison pour d’autres projets plus conséquents comme sur la série La Trêve ou la websérie EUH. Mais au final c’est aussi une question de temps.

Alors, justement, parlons de La Trêve.
Avez-vous rejoint le projet dès le départ ? À quel stade intervenez-vous dans la fabrication des épisodes ? Quelle relation avez-vous avec les scénaristes et le réalisateur ?

Je suis arrivé en fin d’écriture. Ils ont organisé une sorte de test et nous sommes plusieurs compositeurs à avoir reçu un mini-épisode pilote qu’ils avaient tourné pour convaincre la RTBF. J’ai dû le mettre en musique et j’ai été choisi, car mes propositions correspondaient à l’univers qu’ils avaient envie de créer.
On s’est très vite entendus, car je suis un gros fan de séries et leurs références, de Twin Peaks à True Detective, sont des séries que j’ai adorées. On a discuté des différentes couleurs musicales de la série, de ce qu’ils ont écouté pendant l’écriture, et à la réception des scénarios quelques semaines plus tard, j’ai composé des premières pistes de musique.
Plus tard je suis passé sur le set, après quoi j’ai recomposé d’autres musiques, ainsi qu’à la vue des premiers rushs que je recevais peu après leur tournage.
Puis, en montage, on a affiné certaines ambiances et complété par d’autres afin que les monteurs aient une base de données assez grosse pour pouvoir monter les scènes en musique. Je repassais enfin dessus pour caler la musique à l’image près ou quelques fois challenger une scène et proposer une nouvelle musique.
Je suis donc intervenu à trois stades différents : l’histoire, le jeu des acteurs, puis le montage et le rendu image… chaque moment est une source d’inspiration différente ! Et cela permet de se remettre en question et aussi de gagner du temps, car le rythme est très intense. Au début on se voyait à peine une fois par mois, mais sur la fin Stéphane Bergmans, qui s’occupait plus de la musique que ses deux acolytes, venait chez moi plusieurs fois par jour.

Travailler pour une série, c’est composer une sorte de palette de morceaux assez différents les uns des autres, mais tous reliés à la dramaturgie du projet.

Partez-vous d’un thème principal que vous déclinez en fonction des ambiances ou bien travaillez-vous de front sur un ensemble de séquences qui n’ont pas forcément de relation les unes avec les autres ? Finalement, est-ce que sur une série comme La Trêve vous associez votre travail à un « concept album » ?
Pour une série aussi vaste que La Trêve, il semblait difficile de partir sur un seul thème. La série est en effet autant noire dans ses personnages que lumineuse dans son cadre, sérieuse pour l’enquête et le sujet de fond, mais teintée d’un certain humour. On est donc partis sur plusieurs thèmes pour couvrir chacun de ces aspects.
J’aime aussi les thèmes par personnage et certains ont leur propre thème, à commencer par le personnage principal, l’inspecteur Peeters. C’est un homme très solitaire qui se fie beaucoup à son instinct et il y a ces scènes dans la série où on le voit partir dans des réflexions internes et se couper du monde. On voulait que le spectateur s’isole avec lui et j’ai donc créé le thème « Dans la tête de Yoann », fait de sombres oscillations sinueuses incarnant les pensées et la violence intérieure du personnage.
Un autre personnage de la série, par exemple, était le village qui a le droit lui aussi à des thèmes de musique folk.
Au final, oui, travailler pour une série c’est composer une sorte de palette de morceaux assez différents les uns des autres, mais tous reliés à la dramaturgie du projet.

Quelles sont les bandes-sons de séries que vous affectionnez particulièrement ? Ont-elles une influence sur votre travail ?
Il me vient tout de suite en tête la musique de House of Cards, pour tous ses différents thèmes et leurs utilisations. Ils créent des atmosphères très fortes et rendent certains moments encore plus excitants. La musique joue notamment un grand rôle dans la cruauté sans limites de Frank Underwood.
Sinon la musique d’Utopia par exemple est aussi démente ! Déjantée à souhait à l’image de la série et de son univers coloré.
D’une manière générale, je suis plus inspiré par la façon dont ces bandes-son forgent les personnages et l’atmosphère de leur série que les musiques en elle-même.

Pour terminer, quels sont vos projets actuels et futurs ?
J’ai terminé il y a peu de temps la musique de la saison 2 de la websérie EUH qui est en ligne depuis le 5 septembre. J’ai quelques projets pour cette année et la prochaine, de la fiction, du documentaire ainsi qu’un court métrage de réalité virtuelle. Et puis la saison 2 de La Trêve bien sûr, c’est pour dans pas longtemps non plus !


La Trêve est diffusée le lundi soir sur France 2 (voir notre critique). La première saison est d’ores et déjà disponible en vidéo à la demande du côté de chez Pluzz. Elle sort également en DVD le 21 septembre.
La Websérie EUH est visible sur Canalplay.

*: Le Superviseur musical a pour mission de proposer des morceaux existants pour accompagner une scène ou un générique. Par exemple, le “Where Is My Mind” des Pixies repris par Maxence Cyrin au piano avait été sélectionné pour Mr. Robot et The Leftovers l’an dernier. Amie Bond et Charlie Haggard (Mr. Robot) avaient eu la même idée de titre que Liza Richardson (The Leftovers).
Leur métier est donc à distinguer d’un compositeur qui officie pour créer des séquences musicales de toute pièce. Il existe toutefois des exceptions où un spécialiste se trouve détenir la double casquette comme T-Bone Burnett pour le compte de True Detective.

Visuel : photo prise lors des rencontres compositeurs-réalisateurs au festival FIFF 2015.

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