Lourd passé (critique de Super 8, de JJ Abrams)

Lourd passé (critique de Super 8, de JJ Abrams)

Tourné dans le plus grand mystère, hommage aux années Spielberg pré-Couleur Pourpre, Super 8 échoue à exister vraiment de lui-même et dépasser son statut de réplique. Frustrant.

Résumé : Dans la petite ville de Lillian, Ohio, en 1979, le jeune Joe Lamb vit seul avec son père, adjoint du shérif local, depuis la mort de sa maman. Alors que ses amis et lui tournent un film d’épouvante en super 8, ils sont témoins d’un colossal accident de train libérant manifestement « quelque chose ». Rapidement, plusieurs événements inexplicables se produisent dans les environs et l’armée quadrille la région.

JJ Abrams est né en juin 1966. Il avait donc 11 ans à la sortie de Star Wars et s’est pris de plein fouet, comme des millions d’autres pré-ados de sa génération, le boom du grand cinéma populaire fantastique/SF des années 1977-1985. Une parenthèse enchantée pour les amoureux de films de genre connaissant leur première poussée d’acné à l’époque, un enfer honni par les francs tireurs du Nouvel Hollywood qui le vécurent comme le début de la régression infantile du cinéma américain. J’ai beau avoir cinq ans de moins que Mr Abrams (culturellement, la différence peut se révéler abyssale), je pense pouvoir affirmer sans trop me fourvoyer que j’ai traversé, comme lui, cette période avec la même ferveur. J’avais six ans à la sortie de Star Wars, 11 à celle de E.T, 14 à celle d’Explorers, Gremlins et des Goonies, 15 à celle de Stand by me… La déclaration d’amour de JJ à ce 7e art-là, à ces années 70/80 matricielles que les studios ne cessent actuellement de piller jusqu’à l’écoeurement, je la reçois 5/5. De même, j’opine du chef devant l’hommage à cette inextinguible rémanence de la magie émotionnelle pré-adolecsente: l’excitation des 400 coups avec ses potes, la famille du copain d’à côté toujours plus cool que la vôtre, l’amourette secrète mais foudroyante pour cette belle blonde inaccessible, cette calvacade du palpitant lorsqu’elle pose son regard sur vous ou, miracle, vient vous parler… Abrams cerne parfaitement toutes ces madeleines de l’enfance qui nourrissent, plus tard, les souvenirs qu’on emporte jusque dans la tombe.

De fait, la balade nostalgique proposée par Super 8 fait effet pendant une bonne demi-heure ou un peu plus. Certes, dés le début, on sait, et l’on voit, que JJ Abrams (également scénariste) nous récite avec l’application du meilleur élève de la classe son petit Spielberg et son année 1979 illustrés. Rien ne manque, on est en pleine Americana, en pleine visite au musée : le Walkman, les petite boîtes Kodak jaune, les grosses bagnoles, les appareils dentaires moyenâgeux, les tubes de l’époque… Super 8 opère ainsi un double voyage dans le temps : au cœur d’une époque, la fin des seventies/l’aube des eighties, et au cœur de la filmographie de cette époque. La ville sidérurgique, la classe moyenne ricaine, le gamin en manque d’amour, la bande de gosses faisant front contre les autorités, le mono-parent rude mais bon et abimé par la vie, autant d’archétypes vus chez Spielberg (E.T, Rencontres…) mais aussi Hooper (Poltergeist… produit par Spielby), Joe Dante (Explorers) et forcément une pléthore d’autres qui présentement m’échappent. Malgré ce digest, l’amour évident d’Abrams pour son sujet et les grands classiques de son producteur Spielberg (omniprésent dans presque chaque plan, comme prévu), ne peut que susciter l’adhésion, voire la communion, du moins dans un premier temps. Parmi les moments les plus réussis du film, on retiendra ainsi toute la partie précédant l’accident du train militaire qui libèrera la créature (au design sentant lui aussi la redite, mais à vous de juger). Là semble souffler un vent d’authenticité, notamment dans les scènes nous montrant les péripéties de Joe et ses copains, emmenés par le grassouillet Charles Kaznyk (un futur Ed Wood) dans le tournage d’un court métrage d’épouvante en Super 8. Puis le train se banane et le scénario avec.

Sans vraiment qu’on s’en aperçoive, un relatif ennui s’installe tant l’intrigue ne s’écarte plus jamais d’un tracé absolument linéaire et trop balisé. Plus grave : toute la trame concernant la créature est criblée de trous de scénario béants, jusqu’au final qu’il sera permis de trouver bâclé et pompé honteusement sur… ok je me tais pour éviter le spoil. Si c’était pour te foutre autant de l’argument SF de ton film, JJ, pourquoi ne pas avoir réalisé une « simple » comédie dramatique ? Plus grave encore :tout occupé qu’il est à singer ses modèles, Abrams semble incapable d’imprimer une véritable épaisseur à ses personnages. Le papa de Joe (Kyle Chandler, toujours excellent) est rongé par le chagrin depuis la mort accidentelle de sa femme, ouvrière à l’aciérie. Il est flic, élève Joe tout seul et trimballe toute la misère de l’Ohio sur ses épaules. Et c’est tout… Louis, le père d’Alice, qui travaillait avec la défunte, se sent coupable de ce décès et boit pour oublier. Mais encore ?…Ben rien… J’ai l’impression de voir à l’écran des moules (l’objet hein, pas le fruit de mer), mais jamais des êtres incarnés, partant de A pour arriver à B à la fin du film. Rien qui fasse la différence avec les milliers d’autres protagonistes de ce calibre déjà vus dans 35 ans de cinéma post-Jaws.

Le shérif Jackson Lamb (Kyle Chandler) et son fils Joe (Joel Courtney) ; la jeune Alice Dainard (Elle Fanning) et son papa Louis (Ron Eldard).

Sans réel rebondissement offert par un script bien paresseux, la somnolence menace, d’autant plus que quiconque a biberonné aux mêmes pelloches qu’Abrams verra venir dix secondes avant plusieurs plans ou situations du film. Rageant paradoxe : Super 8 est assurément l’œuvre la plus personnelle de son auteur mais la singularité lui fait cruellement défaut. Tout comme Zack Snyder, JJ Abrams ne manque pourtant pas de talent mais l’un comme l’autre échouent pour l’instant là où un Tarantino ou un Joe Dante réussissent quasiment à tous les coups : puiser dans leur cinéphilie pour aboutir à des films pareils à nul autre. Snyder et Abrams ne font pas des films, mais des métafilms, conscients de leur objet, imitations brillantes mais creuses. Super 8 a quelques grandes qualités mais, dans l’espace référentiel qu’il cible, il ressemble à tout. Donc à rien. Plutôt que de nous coller sous le nez en permanence des panneaux géants clignotant « « émotion », « nostalgie », ainsi que des ingrédients typiques du cinéma de Spielberg, Super 8 aurait plutôt dû s’ingénier à trouver la sauce pour lier son méli-mélo et lui donner une vraie saveur. Je n’ai presque jamais rien ressenti pour ses héros et son histoire, alors que j’en mourrais d’envie. Frustrante expérience. Mais après tout, peut-être suis-je devenu cynique…

PS : le meilleur moment de Super 8 est encore son générique de fin, qui réussit presque là où quasiment tout le film se plante : capturer quelque chose d’authentique… vous verrez !

 

SUPER 8, de JJ Abrams (1h52). Sortie le 3 août.

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