• Home »
  • CINÉMA »
  • Coup de maître (critique de 10 Cloverfield Lane, de Dan Trachtenberg)
Coup de maître (critique de 10 Cloverfield Lane, de Dan Trachtenberg)

Coup de maître (critique de 10 Cloverfield Lane, de Dan Trachtenberg)

Note de l'auteur

10cl_posterHuit ans après Cloverfield, l’étrange et totalement inattendu 10 Cloverfield Lane déboule sans crier gare sur nos écrans, nimbé d’un halo de mystère soigneusement mitonné par son producteur J.J. Abrams. Une suite à Cloverfield ? Un autre film de monstre en found footage ? Que nenni ou si peu… Mais alors c’est quoi ? Ne comptez pas sur moi pour en dire plus. À part que le résultat est enchanteur. Critique sans une once de spoiler, c’est promis. 

Un jour de grand tourment, Michelle (Mary Elizabeth Winstead) décide de tout plaquer, mec y compris, pour tailler la route avec pour seule compagnie sa valise bourrée à craquer. Un accident va brutalement interrompre ses plans et la livrer aux mains de l’ermite Howard Stambler (John Goodman), qui la séquestre dans l’abri antiatomique construit sous sa ferme. D’après lui, un cataclysme a rendu l’air irrespirable et les contraint désormais, Michelle, lui et un autre pensionnaire nommé Emmet (John Gallagher), à rester cloitrés sous terre. Stambler est-il un fou dangereux mytho ? A-t-il raison et le monde a-t-il été bel et bien rasé ? Ou bien tout cela à la fois ?

Il y a bien longtemps, dans une galaxie très, très lointaine (enfin, une vie plutôt devrais-je dire…), votre serviteur découvrait le podcast vidéo The Totally Rad Show sur la web TV californienne Revision 3. Cette émission étendard de la culture geek, très culte aux US et un peu en France auprès d’une poignée d’initiés, comprenait dans son trio de présentateurs un petit brun fluet du nom de Dan Trachtenberg. Comme ses compères Alex Albrecht et Jeff Cannata, Trachtenberg irradiait de passion juvénile pour le cinoche de genre et la SF, les monstres de tout poil et les jeux vidéo. Il paraissait le plus timidounet et introverti du pack mais aujourd’hui, voilà notre Danny boy promu réalisateur de 10 Cloverfield Lane, cette mandale sortie de nulle part et qui vient nous coller au tapis sans qu’on ait rien vu venir.

10CLbidonTerror movie rigoureux et réjouissant, 10 Cloverfield Lane entretient malicieusement la confusion sur sa parenté avec Cloverfield, le “found footage” de Matt Reeves produit en 2008 par J.J. Abrams – à l’époque même où Trachtenberg n’était qu’un obscur animateur sur Internet. Suite ? Non. Prequel ? Non plus. Intrigue se déroulant dans un univers partagé avec Cloverfield ? Mmmmmh…. Oui peut-être, J.J. Abrams a laissé entendre que c’était fort possible. Mais en fait, quelle importance, si le film fonctionne tout seul du début à la fin ? Et nom d’un Snafu, que c’est le cas ! Débarqué en cours de route sur ce projet initialement réalisé par…. Damien Chazelle (Whiplash), Dan Trachtenberg s’est totalement approprié la commande pour livrer un huis clos parfois terrifiant, à mi-chemin entre Misery, Take Shelter et un épisode 5 étoiles de La Quatrième Dimension.

10-cloverfield-laneSalué par Stephen King lui-même sur Twitter, 10 Cloverfield Lane commence sur les chapeaux de roue avec une séquence générique novatrice dont vous me direz des nouvelles si votre cœur ne vous a pas lâché avant. Par la suite, les choix de mise en scène de Trachtenberg s’avèrent systématiquement payants, délaissant heureusement l’approche faisandée du found footage pour une stabilité du cadre totalement raccord avec le statisme oppressant d’une vie sous abri antiatomique. Collant aux basques de Michelle, nous faisant découvrir en même temps qu’elle les lieux à son réveil, son geôlier et sa dinguerie, puis l’autre occupant des lieux (Emmet), la caméra entretient en permanence l’éveil et la nervosité du spectateur. Le travail particulièrement vigilant sur la bande-son, agressive et intimidante, enfonce le clou d’une narration nous transformant presque en animal apeuré, sur le qui-vive, ne sachant absolument pas à quelle sauce il sera bouffé. C’est aussi l’une des grandes qualités de 10 Cloverfield Lane : toujours savoir nous surprendre, y compris lorsqu’il casse sa logique de huis clos en nous laissant découvrir, enfin, ce qu’il se passe vraiment à l’extérieur. Basculant alors dans “autre chose”, le film continue à nous accrocher jusqu’à son ultime seconde et il faut aussi, à ce titre, saluer la solide performance de Mary Elizabeth Winstead, dont les épaules supportent sans mal la pression d’une intrigue reposant entièrement sur son point de vue.

10CloverfieldLaneD’une très grande noirceur, 10 CL n’a par ailleurs jamais peur de dynamiter son statut pourtant a priori quasi inoffensif de “film PG 13” et fracasser à mi-parcours les conventions édulcorantes du moment. Petit cauchemar claustro pur et dur, le bad trip de Trachtenberg s’autorise une très subtile pincée de second degré pince sans rire sans jamais pour autant parasiter la tension ambiante et, au générique de fin, trois constats s’imposent. Tout d’abord, qu’il est encore possible, au sein d’une division arty d’un grand studio (Insurge Pictures chez Paramount), qu’un réalisateur novice ait toute latitude pour fignoler un vrai bon film de genre malin, méchant et pétri de saines références à une certaine culture bis. Le tout sans JAMAIS nous prendre pour des dindons. Parfaitement. Ensuite, que John Goodman, quand il est bien dirigé, a encore la capacité d’être l’un des acteurs les plus flippants de la Terre, comme au temps de Barton Fink ou Death Sentence.

Enfin, J.J. Abrams confirme qu’il est bel et bien le maître incontesté de la production en mode furtif, tant ce 10 Cloverfield Lane a été fabriqué en passant sous les radars d’absolument tout le monde et, bon Dieu, ça fait du bien d’avoir le sentiment de réellement DÉCOUVRIR un film de genre… d’un nouveau genre en salle. Au passage, pour peu que le box-office suive, le binoclard va peut-être imposer un nouveau modèle de “film à univers partagé” plus modeste et subtil que les Marveleries. Mais je ne peux hélas développer ce point, au risque de vous gâcher la surprise. Cette dernière étant l’un des moteurs essentiels du plaisir communiqué par cette rafraîchissante expérience, ce serait dommage. Allez voir 10 Cloverfield Lane en fait, c’est plus simple.

10 Cloverfield Lane, de Dan Trachtenberg. Scénario : Josh Campbell, Matt Stueken, Damien Chazelle. 1h43. Sortie nationale le 16 mars.

Partager