#Critique 2Dark: Prisonners

#Critique 2Dark: Prisonners

Note de l'auteur

La peur, quelle émotion paradoxale n’est-ce pas ? Que ça soit au cinéma ou dans les jeux vidéo, on aime tous ressentir cette sensation grisante où notre cœur bat la chamade. Ce n’est pas un hasard si le genre de l’horreur jouit d’une certaine popularité auprès des joueurs. Les plus jeunes d’entre vous n’en savent probablement rien, mais c’est bien en France que le genre de l’horreur tel qu’on le connait aujourd’hui est né. Petite leçon d’histoire : en 1992 sort le désormais mythique Alone in the Dark. Premier véritable survival horror, le titre a rendu célèbre son créateur Frédérick Raynal et a marqué à tout jamais l’industrie. Après de nombreux succès critiques tout au long des nineties, Raynal disparaît mystérieusement en même temps que la Dreamcast des radars du monde vidéoludique.

Mais aujourd’hui, le français est de retour, prêt une fois de plus à nous redonner des frissons. Ce fut donc avec une grande joie que j’ai appris la mise en chantier du nouveau projet horrifique de Frédérick Raynal. Le game designer français a souvent répété dans plusieurs interviews qu’il avait toujours eu envie de refaire un survival horror. Loin des gros blockbusters comme Resident Evil (critique du remastered ici) ou The Evil Within (critique ici), Raynal et son nouveau studio Gloomywood ont voulu faire quelque chose de plus artisanal tout en renouvelant la formule. Sauf que depuis son Alone in The Dark, qui avait posé les bases du genre, le survival horror a évolué dans de nombreuses directions, à tel point qu’il est devenu aujourd’hui extrêmement difficile d’y innover.

Tout comme pour le cinéma, le genre de l’horreur prend des formes extrêmement diverses et variées. Les monstres ne sont plus seulement des zombies ou des créatures issues de l’imaginaire H.P. Lovecraft, mais aussi des aliens ou des intelligences artificielles. Si avec le temps Resident Evil a par exemple fait le choix de l’action (sauf pour le dernier opus), d’autres titres plus psychologiques comme Silent Hills ou Condemned: Criminal Origins ont également fait leur apparition. Même l’espace a eu le droit à son lot de survival-horror avec la très bonne série Dead Space et le plus récent Alien: Isolation (critique ici). Et je ne parle même pas de la scène indé et des mods (on en parle ici et ici) qui ont tout simplement fait exploser le nombre de jeux d’horreurs ces dernières années notamment sur la plateforme Steam. Il est vrai que la plupart ne sont pas vraiment folichons, mais des titres comme Amnesia: Dark Descent ou Layers of Fear (critique ici) ont su se démarquer du lot.

Mais Frédérick Raynal lui n’a pas peur et nous propose avec 2Dark sa nouvelle vision du survival horror. Financé avec succès grâce une campagne Ulule de 33 000 euros, 2Dark a certes un petit budget comparé aux standards actuels, mais il n’en est pas moins ambitieux et fascinant. Exit les mises en scène cinématographiques ou les graphismes criants de réalisme, Raynal a préféré faire place à une ambiance pesante et une histoire sordide de kidnapping d’enfants. Sorti le 10 mars 2017, le temps est venu de voir si le papa du survival-horror est vraiment de retour.

 

Une enquête au cœur de la folie humaine

Sous la plume de Thierry Platon, 2Dark a des allures de polar noir. Le jeu commence en 1969 près d’un lac, où le détective Smith et sa petite famille campent tranquillement. Sa femme et ses enfants partent alors chercher du bois pour le feu pendant qu’il monte les tentes en grognant. Tout d’un coup, un cri strident vient déchirer le calme ambiant. Smith se précipite avec sa lampe torche dans la forêt. Il retrouve d’abord sa femme, morte dans un bain de sang, puis cherche du regard ses enfants. Smith les aperçoit enfin à l’arrière d’une camionnette, mais le véhicule démarre et laisse le détective haletant derrière lui.

Sept ans plus tard, c’est un ex-flic désespéré que nous retrouvons. Mais tout comme l’hypnotique personnage de Rust Cohle dans True Detective (critique ici), Smith poursuit son enquête coûte que coûte quitte à en faire une obsession. Au fond de lui, il en est convaincu : son fils et sa fille sont toujours vivants quelque part. Les récentes affaires de kidnapping d’enfants dans la sinistre ville de Gloomywood conduisent l’ancien détective sur la trace de psychopathes et d’une affaire qui le dépasse. Et comme vous le savez, les monstres les plus terrifiants ne sont pas des zombies, mais bel et bien les hommes.

Avec 2Dark, Frédéric Raynal a voulu donner une dimension altruiste à son survival-horror. Plutôt que de sauver sa peau, Smith doit délivrer des enfants en proie aux pires vices que vous pouvez imaginer. La vie d’un enfant a quelque chose de sacré et les voir se faire torturer par des fous procure un sentiment de malaise et de colère. Les joueurs qui sont parents se sentiront évidemment plus concernés et connectés au pauvre détective. Plus on avance dans le titre, plus on est plongé dans l’horreur de la psyché humaine. Si j’aurais aimé un peu plus de profondeur vis-à-vis des motivations des esprits torturés qui font du mal aux enfants, l’écriture générale de 2Dark reste plutôt bonne. Le jeu nous propose une ambiance pesante qui frise parfois avec la folie, et grâce à cette nouvelle approche, Raynal a déjà réussi son pari. 2Dark est un titre qui a une âme, une âme noire et terrifiante.

 

Quand gameplay émergent rime avec grosse difficulté

L’objectif de 2Dark est simple, il faut sauver tous les enfants des griffes de psychopathes. Mais croyez-moi, la tâche sera plus qu’ardue. Pour son dernier projet, Frédérick Raynal a fait le choix d’une spécialité française, c’est-à-dire le gameplay émergent (coucou Dishonored 2). Le joueur a une multitude de possibilités pour avancer dans les niveaux et éliminer (ou non) les ennemis. Les plus impatients peuvent choisir d’y aller franco, mais en jouant à 2Dark comme un shooter ils passeront à côté de ce qui fait la force du jeu. Le gameplay, au premier abord simpliste, s’avère être profond et riche. Entre les nombreux pièges et les tueurs en série en patrouille, la mort est partout et à chaque recoin, renforçant encore plus le sentiment d’insécurité. L’infiltration est donc un élément essentiel de 2Dark : échapper aux regards et se déplacer comme une ombre sera votre meilleure arme. Pour cela, l’obscurité sera une précieuse alliée avec une mécanique intéressante puisqu’une fois dans le noir, les sons seront « visibles ». Petite cerise sur le gâteau, le level design est tout simplement excellent et nous encourage à explorer de fond en comble les niveaux. Seul petit bémol, la gestion plus que poussive de l’équipement et l’inventaire qui est tout sauf ergonomique ralentissent trop la progression du joueur.

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Une fois qu’on a retrouvé les enfants, le jeu devient encore plus difficile puisqu’il faudra les ramener en sécurité au début du niveau. Éviter tout seul les patrouilles d’ennemis n’était déjà pas une mince affaire, mais avec en plus trois bambins qui ne vous écoutent pas, pleurent ou se mettent à crier, je peux vous assurer que c’était tout sauf une partie de plaisir. 2Dark est un jeu hardcore et n’est clairement pas fait pour les joueurs occasionnels. Par sa difficulté qui pourra en rebuter plus d’un, le jeu nous rappelle aux bons vieux souvenirs des « Die and Retry » dont le Joueur du Grenier raffole tellement. La sauvegarde manuelle et unique respecte cette logique, puisque pour sauvegarder une partie Smith devra griller une clope. Mais attention, si vous sauvegardez trop souvent, le détective se mettra à tousser et finira par alerter tous les ennemis aux alentours. Au final, le joueur dans 2Dark se doit d’être intelligent, d’observer, d’analyser et de développer une stratégie en prenant son temps.

Le retour des voxels

D’apparence austère, 2Dark est un titre qui se veut résolument old-school. Sa vue du dessus n’est pas sans rappeler les anciens Zelda ou Pokemon et m’a également fait penser à des titres comme Yume Nikki (on en parle ici). La particularité des graphismes sont les personnages en voxels (pixels en 3D), une technique populaire à la fin des années 90 comme alternative aux polygones. Et on touche ici à l’un des problèmes de 2Dark. La direction artistique des décors tout en rétro est superbe, les environnements sont détaillés et les jeux de lumière travaillés, mais cela fait beaucoup trop contraste avec le character design mignon tout plein des personnages. Sur cet aspect, je sais bien que les goûts de chacun peuvent varier, mais le côté « gore-cute » de 2Dark m’a plus souvent sorti de mon immersion qu’autre chose.

Le sound design, d’une importance capitale dans un survival horror, est de très bonne facture. Les pleurs des enfants vont vous crever le cœur et vous inciter à l’erreur. Pour ce qui est de la musique, le compositeur Samuel Safa signe ici un OST soigné qui vous donnera à coup sûr des sueurs froides. 2Dark a une identité sonore qui lui est propre avec des thèmes angoissants et mélancoliques. Mention spéciale au thème principal qui réussit parfaitement à capturer toute la folie et le désespoir du jeu.

Conclusion

2Dark est un titre singulier dans le monde des survival horror. En abordant des sujets délicats comme le trafic d’enfants, le scénario nous met dans une position de sauveur auquel nous ne sommes pas habitués dans le genre. Loin des jump scare ultra prévisibles, le jeu pose une ambiance lourde où la tension est presque palpable. Les développeurs ont réussi avec brio à nous happer dans ce monde lugubre où règne la démence. Le gameplay met en avant l’ingéniosité du joueur et sa capacité à élaborer des stratagèmes en utilisant les éléments du décor à son avantage. Le game over n’est jamais vraiment loin, la mort vous tend les bras à chaque porte que vous ouvrez, à chaque pas qui vous rapproche de votre but. Toujours en alerte, le joueur se retrouve dans un état de panique constante où même un rat vous fera sursauter. Néanmoins, 2Dark n’est pas exempt de défauts. La gestion calamiteuse de l’équipement ou des petits bugs concernant l’IA et le pathfinding viennent parfois ternir le tableau.

Mais j’ai déjà hâte de voir le prochain projet de Raynal et son équipe, en espérant que le succès de 2Dark lui apporte un budget plus important à la mesure de ses ambitions. Car oui, Frédérick Raynal est définitivement de retour, et ce pour notre plus grand plaisir.

2Dark

Développeur : Gloomywood
Éditeur : Big Ben
Disponible sur Steam, PS4 et Xbox One

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