#Critique 3 Billboards, les panneaux de la vengeance

#Critique 3 Billboards, les panneaux de la vengeance

Note de l'auteur

Après l’assassinat de sa fille, une mère de famille badass part en guerre contre la police de son bled. Frances McDormand, en tête d’un fabuleux casting, dans le meilleur film du réalisateur de Bons baisers de Bruges.

 

« Qu’est-ce qui est interdit d’écrire sur panneau publicitaire ? Les propos diffamatoires j’imagine, ou encore les mots « baiser », « pisse » ou « chatte ». C’est exact ?

Ou… anus ! »

Voilà le style de Martin McDonagh, fils de prolo, enfant terrible du théâtre britannique qui depuis 25 ans hérisse les critiques britanniques et met le feu aux scènes anglo-saxonnes avec des pièces punk, provocatrices et sanguinolentes. Des dialogues qui font mouche, incisifs, féroces, simplement irrésistibles. Comme cette réplique de Bons baisers de Bruges. Découvrant Le Jugement dernier, la peinture de Jérôme Bosch, Colin Farrell tente de se souvenir de ce qu’est le purgatoire. « C’est quand on n’est ni bon ni mauvais, comme Tottenham », conclut-il. Devenu dramaturge parce qu’il pensait que ses premiers scénarios étaient trop mauvais, il abandonne bientôt le théâtre qu’il juge trop conservateur et se lance en 2007 dans son premier long métrage, Bons baisers de Bruges, polar existentiel, mix entre Get Carter et En attendant Godot. Une histoire de tueurs à gages désœuvrés, avec des kilotonnes de dialogues au scalpel, un nain accro à la kétamine, un hommage à Nicolas Roeg et d’incroyables changements de tons. Cinq ans plus tard, Martin McDonagh est de retour avec le très tarabiscoté 7 psychopathes où il fait exploser les têtes et pisser le sang à cause d’un toutou de race tibétaine. Le film, moins réussi que Bruges, part un peu dans tous les sens mais réserve son lot d’excellentes surprises, notamment la satire de la violence made in Hollywood (« Tarantino pense que la violence, c’est cool. Pas moi. Pour moi, rien de plus vide, de plus stupide que Django Unchained ») et une galerie d’acteurs déchaînés (Christopher Walken, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Tom Waits, Colin Farrell…).

Cinq ans plus tard, McDonagh revient enfin au cinéma et signe son meilleur film, une œuvre incroyablement puissante, originale, en droite lignée du meilleur cinéma des années 70. Le scénario de Three Billboards outside Ebbing, Missouri (qui est le demeuré qui a trouvé le titre français ?) colle aux basques de Mildred, quinqua forte en gueule, dont la fille a été violée et brûlée vive sept mois plus tôt. Délaissant sa boutique de souvenirs dans un bled paumé, Mildred décide de prendre les choses en main. Elle loue l’espace publicitaire de trois panneaux de pub géants sur la route près de chez elle où elle invective la police locale, l’accusant de ne pas avoir fait son boulot. Dès lors, une mécanique infernale se met en branle. Mildred se met les flics à dos, une bonne partie de la ville, mais espère bien découvrir l’assassin de sa fille qui rôde toujours…

Fable tragi-comique au pays de l’Americana, 3 Billboards est une merveille d’écriture qui évoque le meilleur du cinéma des frères Coen. À l’origine, l’envie de McDonagh d’écrire un personnage féminin fort, après deux films peuplés de bonhommes testostérones. Et le souvenir d’avoir vu 20 ans plus tôt des panneaux publicitaires où une personne interpellait la police pour un crime non élucidé. Comme un contrebandier, McDonagh donne à son film la forme d’un polar, avec un mystère non résolu, mais ce qui l’intéresse, c’est la souffrance de son héroïne qui a perdu son enfant, ses efforts pour obtenir une réponse, là où il n’y en a peut-être pas, une étude sur l’obsession de la loi du Talion… Il dresse le portrait de l’Amérique profonde, peuplée de rednecks beaufs, bas de plafond, et dresse une incroyable galerie de portraits. Mais ce qui est surprenant, c’est l’empathie de McDonagh. Comme chez Jean Renoir, tous les personnages ont leur chance et sont empreints d’une belle humanité. McDonagh dessine ses persos comme un peintre, multiplie les couleurs, les couches, révèle leurs contradictions, les ambiguïtés. L’héroïne du film, archétype de la mère courage, qui se bat pour que justice soit faite, est également borderline et se rêve en Charles Bronson. Et même le pire des personnages, un flic violent, débile et raciste, peut se révéler plus malin que prévu. Les persos interagissent, changent, évoluent, se métamorphosent, souvent au contact des autres, et parfois plusieurs fois au sein d’une même séquence. Bien sûr, pour sublimer son scénar, Martin McDonagh a ciselé des dialogues d’un humour noir qui ferait passer Michel Audiard pour un notaire janséniste. C’est simplement la perfection, avec une série de répliques qu’on a envie d’apprendre par cœur.

En plus d’être un immense scénariste, Martin McDonagh s’affirme comme un excellent metteur en scène. Ce n’est jamais du théâtre filmé et McDonagh multiplie les bonnes idées cinématographiques pour faire passer ses pages de dialogues, comme David Fincher pour The Social Network. Du vrai cinéma. Surtout, il se révèle un incroyable directeur d’acteurs. Il a réuni un casting extraordinaire et avec leurs partitions, les acteurs se métamorphosent en stradivarius. Que dire de Frances McDormand qui vient de braquer le Golden Globe de la meilleure actrice ? Simplement que c’est son meilleur rôle depuis… Fargo. Il faut la voir hurler à une journaliste TV « This is just getting started. Why don’t you put that on your Good Morning, fucking Missouri fucking wakeup broadcast, bitch. » Sam Rockwell s’offre la meilleure performance de sa vie, Woody Harrelson, sa scène la plus émouvante. Et le reste de la distribution – Caleb Landry Jones (The Social Network, X-Men), Zeljko Ivanek (vu dans les 3 films et les pièces de McDonagh), Peter Dinklage, le nain de Game of Thrones, ou encore l’excellent John Hawkes (Miami Vice, Lincoln) – donne vie à une série de personnages grotesques, complexes, inoubliables, terriblement humains.

Voici le très grand film de ce début 2018. Une œuvre subversive qui synthétise l’air du temps et fait écho à deux mouvements qui secouent les USA et le monde : Black lives matter, avec la charge contre les brutalités policières, et #metoo, avec ce personnage de passionaria qui se dresse contre les hommes. Complexe, jamais manipulateur, 3 Billboards se révèle d’une incroyable profondeur. Il prend le spectateur par le col, le secoue dans tous les sens, parvient à le faire mourir de rire avant de lui crever le cœur.

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3 Billboards, les Panneaux de la vengeance
Réalisé par Martin McDonagh
Avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell
En salles le 17 janvier 2018

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