#Critique A Ghost Story

#Critique A Ghost Story

Note de l'auteur

Après sa mort, un homme amoureux, transformé en fantôme, reste prisonnier de sa maison. Un chef-d’œuvre d’émotion, un film d’une simplicité enfantine qui ouvre sur des abîmes de complexité. Un rêve de film, un film de rêve.

 

C’est étrange, une vie de cinéphile. On court les salles pour vivre d’autres vies, on visionne à l’infini les mêmes blockbusters décérébrés, on va de déception en déception, on se réconforte parfois avec une œuvre arty plus ou au moins honnête, on s’abime les yeux devant des trucs navrants… Et de temps à autre, un miracle, un petit film dont on ne savait rien nous ouvre la rétine et parvient à nous fendre l’âme. Et nous faire croire à nouveau au dieu cinéma…

 

Un homme et une femme habitent une maison dans la campagne du Texas. Ils sont jeunes, beaux, ils s’aiment. Un jour, l’homme meurt dans un accident de voiture. À la morgue, il se relève et, vêtu d’un drap blanc, revient sous la forme d’un spectre mutique, inoffensif. Chez lui de nouveau, il regarde la jolie veuve qui tente de faire son deuil, puis quand celle-ci quitte enfin la maison, il hante d’autres propriétaires. Le temps passe…

En dire plus serait un crime. A Ghost Story est une œuvre fragile, d’une extrême simplicité. De la poésie 24 fois par seconde. On pense débarquer dans un film fantastique, voire d’horreur, on se retrouve dans une contemplation philosophique, un concentré de mélancolie. Le scénario semble frêle, sans arc narratif ni dynamique, et pourtant, comme 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, le film s’élance sur des pistes inimaginables. A Ghost Story a la forme d’une boucle, ou du Ruban de Möbius, il enjambe le temps, l’espace, ouvre sur un voyage dans le passé et l’avenir. Le réalisateur, David Lowery, déjà auteur du remarquable Les Amants du Texas, parle du deuil, du couple, des vies qui se succèdent, tombent dans l’oubli… C’est profondément simple et simplement profond.

Formellement, c’est une splendeur.

Tout bascule en un plan.

À la morgue, Rooney Mara vient reconnaître le corps de son époux, Casey Affleck. Nous sommes en plan fixe, Rooney est bien sûr accablée de tristesse, le plan dure, s’éternise. Mais quand Rooney quitte les lieux, la caméra ne la suit pas. Rooney n’est plus la narratrice du film. La caméra reste fixe, s’attarde sur le corps inerte, tandis que le temps s’écoule. Puis, au bout d’une éternité – surprise, effroi – le corps sous un drap se relève. Le film épouse alors le point de vue du fantôme, le point de vue de la mort, et le réalisateur va dilater, ralentir ou accélérer le temps… La séquence subjugue par sa beauté formelle et sa simplicité païenne. J’avoue que j’étais tétanisé sur mon siège, terrassé par la force tranquille de ce plan inoubliable, un des plus beaux vus depuis longtemps. À une époque où des nuisibles comme Michael Bay ou Guy Ritchie vérolent le 7e art, changent de plan toutes les secondes, multiplient les axes, le filmage avec 78 caméras, voir un metteur en scène qui prend son temps, fait durer son plan et donne un sens à cette durée, c’est plutôt rafraîchissant. On pense à nouveau à Kubrick ou Tarkovsky.

Pour le reste, toutes les options de mise en scène de Lowery confinent au génie : un format 4/3 qui évoque les origines du cinéma, le virtuose Andrew Droz Palermo à la photo, du plan séquence à la pelle, une superstar cachée sous un drap pendant 70 minutes, le regard incandescent de Rooney Mara en gros plan, une gestion hallucinante des ellipses et du hors-champ, une grande partie du film sans dialogue, la musicalité du montage, l’imagerie vintage quasi ridicule du spectre… Du grand art, du cinéma hypnotique qui vibre et qui vit.

À l’arrivée, A Ghost Story s’apparente à une expérience de cinéma, inédite, totale (un grand bravo à la Universal qui ne voulait pas sortir le film en France, quelle clairvoyance les mecs). Le film vous perd, vous accroche et vous embarque dans un ride spatio-temporel. Financé par le cinéaste lui-même pour le budget café et papier Q de Star Wars 8 (on parle de 150 000 dollars), A Ghost Story tient de l’expérience mystique, du haïku, du génie.

Un pur miracle de celluloïd.

 

A Ghost Story
Réalisé par David Lowery
Avec Rooney Mara et Casey Affleck.
En salles depuis le 20 décembre 2017

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