#Critique A Lire : The West Wing par Carol Desbarats

#Critique A Lire : The West Wing par Carol Desbarats

Inutile de le nier, les temps sont durs et l’envie est forte de se réfugier dans le confort d’une série qui promet de grands hommes aux nobles idéaux. Si après avoir regardé la série, ou pour en accompagner la découverte, vous éprouvez le besoin de prolonger par tous les moyens possibles votre immersion dans la consolante présidence Bartlet, je vous conseille un livre.

the-west-wing-pufIl y a quelques mois est parue aux prestigieuses éditions des Presses Universitaires de France une analyse détaillée de The West Wing par Carole Desbarats. Le CV de l’auteure impressionne (agrégation de lettres, maître de conf en cinéma, directrice à la FEMIS, ULM…), pourtant il en faut désormais plus pour me convaincre. « Désormais » ? Oui, car depuis 8 ans maintenant, j’assiste régulièrement à des colloques et autres conférences universitaires sur les séries et je dois bien avouer qu’après maintes déceptions consternées, je suis devenue méfiante.
Lors de ces rencontres universitaires, interviennent généralement deux types de chercheurs : les spécialistes en lettres et sciences humaines et les spécialistes en cinéma. De ce que j’ai pu observer, les premiers, souvent professeurs d’anglais et parfois de sciences sociales, sont décevants à plusieurs niveaux : lorsqu’ils ne se contentent pas d’un simple résumé assorti de remarques que n’importe quel sériephile un peu cultivé pourrait faire à l’occasion d’un billet de blog, ils oublient tout bonnement que les séries télévisées sont une industrie. J’ai ainsi le souvenir d’un chercheur déployant toute une théorie sur The West Wing avec pour point de rupture l’assassinat de Shareef : toutes les intrigues post-saison 4 auraient été dictées par une espèce de souillure morale suite à cet assassinat comme péché originel. Même la relation Josh/Donna était analysée sous cet angle. Que Sorkin soit parti en fin de saison 4 et que John Wells, à la writing room plus traditionnelle dans ses structures dramatiques, ait repris les rênes ne semblait pas lui avoir traversé l’esprit… L’autre critique que l’on pourrait reformuler découle d’une forme de snobisme : des universitaires qui daignent regarder une série (en général The Wire, The Sopranos ou, oui, The West Wing) mais n’en ont jamais vu d’autres et voient leur participation à ce colloque comme un divertissement ponctuel dans une carrière on ne peut plus sérieuse. Telle cette philosophe se demandant pendant 20 minutes d’intervention quel est le rapport de Joss Whedon à l’existentialisme alors qu’il lui aurait suffi de tourner la piste « commentaire » du DVD de l’épisode de Firefly dont elle parlait pour apprendre de la bouche de Whedon lui-même tout ce qu’il a emprunté à Sartre. Les séries deviennent alors pour certains chercheurs l’occasion d’une récréation et un sujet qu’ils ne traitent pas avec autant de sérieux que leurs habituels domaines de prédilection. Les spécialistes en cinéma ne souffrent en général pas des mêmes tares. Habitués à allier esthétique et industrie dans leurs analyses, leurs erreurs factuelles sont moins nombreuses. Mon principal reproche serait le fameux « cette série est très cinématographique », ainsi que le fait d’oublier que les séries ont leurs propres codes, à commencer par la lourde préséance du scénariste sur le réalisateur.
Mais j’ai aussi assisté à beaucoup de conférences intéressantes, parfois intellectuellement stimulantes, voire passionnantes et exaltantes dans de rares cas, d’autant plus mémorables ! Je pense notamment au colloque Philoséries de 2013 sur The West Wing, dont j’avais fait un compte-rendu ici (attention : blog en jachère et je vous conseille d’allumer votre ad-block).

18445164.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxAprès cette digression, vous aurez compris pourquoi, malgré l’édition et les références de l’auteure, je n’étais pas immédiatement acquise à ce petit livre de 180 pages décortiquant l’une de mes séries préférées. Pourtant, disons-le d’emblée : c’est une réussite !

Sans dévoiler tout le contenu d’une étude qui, de toute façon ne saurait être résumée en quelques lignes tant elle est riche et perspicace, sachez cependant que l’analyse se déploie sur trois chapitres.
En premier lieu, Carole Desbarats se place du point de vue de la réception (« Une certaine conception du spectateur ») et souligne la particularité de cette série qui considère toujours que son téléspectateur est intelligent. Elle analyse finement la transmission du savoir comme « rouage de la séduction » (p.50) et parvient à répondre à cette question que chaque fan de The West Wing s’est un jour posée : comment une série avec des gens en costumes gris qui parlent en marchant dans des couloirs ternes peut-elle être aussi captivante ?
Dans une deuxième partie intitulée « La Galaxie Sorkin », Carole Desbarats revient sur les premières œuvres d’Aaron Sorkin au théâtre et au cinéma mais sans jamais perdre de vue la série. Elle s’arrête notamment sur The American President (Le Président et Miss Wade) qu’elle considère comme le film-matrice avant d’évoquer les différents aspects de la production de The West Wing.
Enfin, la troisième partie, « Entre glamour et gravitas », explore les liens entre fiction et réalité (des inspirations de Clinton et Obama en passant par les politiciens professionnels qui ont travaillé sur la série) puis, dans les dernières pages, s’attaque au sujet qui lui donne son titre : « d’où provient la sensation de glamour qui émane de la série ? » (p.135) La réponse courte est : « l’érotisation du langage » (p.138) et « la jouissance de l’être humain à se trouver intelligent » (p.129). Quant à la réponse longue, je vous encourage à aller la découvrir au fil des pages. J’ai particulièrement aimé cette expression de « naïveté complexe » (p.178) qui à mon sens résume bien le style de la série.

18442233.jpeg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxSans jamais traiter la série comme un film, l’auteure se sert judicieusement de ses compétences en matière de cinéma pour apporter un éclairage assez rare. Ainsi, elle livre une véritable critique de la réalisation, comparant par exemple avec précision des épisodes de Christopher Misiano (dont elle loue le style discret et tout en retenue) et d’Alex Graves (réalisateur plus pathos à qui l’on doit par exemple le ralenti de la fin de saison 3 dans l’épicerie). Les costumes font également l’objet d’analyses plaisantes, tout comme la musique et les effets sonores. The West Wing reste toujours au cœur du propos, sans digressions, et les références extérieures (à House of Cards, Scandal, The Newsroom, Frank Capra ou Howard Hawks) sont bien justifiées et accessibles même lorsque l’on n’a pas vu ces œuvres.
On appréciera également que, contrairement à d’habitude, cette étude ne se contente pas des années Sorkin. L’auteure réhabilite le travail de John Wells sur les dernières saisons. Malgré une admiration sincère pour Aaron Sorkin, elle ne se complaît pas dans le travers habituel qui consiste à encenser les quatre premières saisons pour mieux dénigrer les trois dernières.

18440871.JPG-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxOrdinairement assez nombreuses dans ce type d’ouvrages, les erreurs factuelles sont quasi inexistantes, ce qui renforce la confiance que le lecteur porte ici à l’auteure. Je n’en ai relevé que deux : dans le pilot, lors de la dispute qui l’oppose aux représentants de la religion, Bartlet ne mentionne pas « sa fille Anne » mais sa petite-fille (qui n’a pas de nom mais a reçu une Raggedy-Ann doll), et Bradley Whitford n’a pas écrit un mais deux épisodes de la série (l’excellent Faith-Based Initiative et Internal Displacement). J’ai, à quelques occasions, tiqué sur des analyses qui me semblaient contestables concernant la garde-robe de Margaret ou le Speaker interprété par John Goodman, mais cela reste minimal comparé à la finesse du reste de l’étude.

Ce petit livre dense et pourtant facile à lire est donc une belle surprise ! À la fois analytique, objectif et personnel (on relèvera les pointes d’humour bienvenues ainsi que les occasionnelles confessions, comme ici à propos de CJ : « Où irions-nous si notre héroïne préférée enfin, la mienne  trouvait le bonheur ? » p.86), il est à mettre entre les mains de tous les fans de la série.

Amandine Srs (@Amdsrs)
Partager