#Critique A Normal Lost Phone: Boys Don’t Cry

#Critique A Normal Lost Phone: Boys Don’t Cry

Note de l'auteur

Ces derniers temps, les gros blockbusters comme les récents Horizon : Zero Dawn, Zelda: Breath of The Wild ou Nier Automata s’enchaînent et déchaînent les passions des joueurs. Si ces grosses productions ont des qualités indéniables et portent haut l’étendard du AAA, c’est dans l’ombre de ces mastodontes vidéoludiques que nous pouvons également retrouver des pépites, certes plus petites, mais tout aussi brillantes. La scène indépendante dans les jeux vidéo ne cessera jamais de me surprendre par sa créativité et son intelligence. Il y a presque un an, c’était l’émouvant Fragments of Him (critique ici) qui avait conquis mon cœur de joueur et changé à jamais ma vision du jeu vidéo. Aujourd’hui, c’est A Normal Lost Phone qui démontre une fois de plus l’énorme potentiel du médium.

Pourtant, à ses débuts ce jeu n’était qu’un prototype issu de la célèbre Global Game Jam. Chaque année, des milliers de développeurs et d’artistes aux compétences diverses et variées se retrouvent pendant 48 heures dans plusieurs centaines de villes pour créer, promouvoir la collaboration et encourager l’industrie à oser des choses nouvelles. C’est durant cet événement que se sont retrouvées presque par hasard les quatre personnes à l’origine de A Normal Lost Phone. Face à l’énorme succès inattendu et aux retours massifs des joueurs du monde entier, les quatre compères décident de continuer l’aventure en enrichissant encore plus l’expérience de base et en fondant le studio Accidental Queens, un nom qui résonne comme un écho à leur consécration surprise. Dans un premier temps financé par les fans sur la plateforme Ulule, Accidental Queens a par la suite bénéficié du soutien de l’éditeur Plug In Digital pour une plus grosse visibilité dans l’univers impitoyable des jeux indés. Sacré « Meilleur Jeu indépendant » à la Games Connection Europe de 2016 et déjà remarqué dans le très bon dossier de Florian les Jeux Vidéo en ARG (lien ici), A Normal Lost Phone est enfin sorti dans sa version complète fin janvier.

 

Une narration originale au service d’une quête de soi

Le titre d’Accidental Queens propose un concept à la fois simple et ultra efficace. Le joueur se retrouve en possession d’un smartphone perdu sans aucune indication sur l’identité de son propriétaire. Évidemment, le téléphone n’est pas verrouillé et affiche diverses applications comme un navigateur, un lecteur de musique et même un Tinder -like. Vous découvrez immédiatement en lisant les messages non lus que le propriétaire est un certain Sam, qu’il a disparu et que ses parents sont morts d’inquiétudes. Dans l’impossibilité de contacter les pauvres parents faute de crédits, le joueur se lance tel un détective privé dans une enquête virtuelle pour retrouver Sam et comprendre ce qui lui est arrivé.

S’il est vrai que la logique de A Normal Lost Phone flirte parfois avec le voyeurisme, il faut bien comprendre que le jeu est avant tout un puzzle narratif avec des énigmes et qu’il faut le prendre tel quel. En fouillant dans les nombreux messages et mails, nous apprenons que Sam est un ado qui vient tout juste de fêter ses 18 ans. Au fur et à mesure de notre enquête, le smartphone dévoile les secrets de la vie de Sam : ses amours, ses angoisses et ses questions. Sans vraiment nous en rendre compte, A Normal Lost Phone réussit à nous plonger dans une vie d’adolescent aux premiers abords banale. Accidental Queens a très intelligemment utilisé le mécanisme de l’empathie pour tisser un lien entre le joueur et son personnage principal. En lisant les messages de Sam, en écoutant sa musique douce et mélancolique, en regardant ses photos, on se met petit à petit à le comprendre, voire même à penser comme lui. Ce curieux lien qui nous unit à Sam nous motive encore davantage à faire la lumière sur sa disparation.

 

La grande force de A Normal Lost Phone réside donc dans sa narration maîtrisée, unique et originale qui accorde une fausse liberté au joueur. En donnant l’illusion de parcourir un vrai smartphone, le jeu ferait presque oublier son côté linéaire. Accidental Queens a inventé une nouvelle formule qui marche en racontant une histoire différemment, une histoire qui se révèle être très touchante. Dans A Normal Lost Phone, il n’y a pas de dragons à combattre, de super héros à admirer ou des zombies à déchiqueter, non loin de là. Le jeu vidéo a cette capacité à nous faire rêver, à nous permettre de nous évader vers des mondes lointains et parfois imaginaires, mais il a aussi le mérite de nous faire réfléchir sur notre monde lui bien réel. Dans cette optique, le titre d’Accidental Queens préfère mettre en scène un moment intime et crucial dans la vie d’un adolescent en quête de soi-même pendant son difficile passage à l’âge adulte. Par ses thématiques sérieuses comme la dépression, la relation avec sa famille, l’homosexualité et l’intolérance, A Normal Lost Phone se pose comme un prisme de notre société et n’est pas sans rappeler des œuvres comme Gone Home, expérience intimiste similaire et précurseure de ce type de jeux (on en parle ici), Life is Strange (critique ici) ou encore une fois Fragments of Him. Et si les sujets sensibles auxquels touche Accidental Queens ont conduit à sa renommée, c’est surtout grâce à la qualité de son écriture qui est toujours juste, sans caricature et surtout crédible, que le jeu a réussi à se démarquer. Au final, A Normal Lost Phone se dévore comme un bon bouquin, on ne voit pas défiler les minutes et on réalise trop tard que nous approchons du mot de la fin. Les nombreux textes ne sont pas du tout un frein au plaisir du jeu, bien au contraire. Si les blockbusters vidéoludiques se rapprochent de plus en plus de la frontière avec le monde du cinéma, A Normal Lost Phone lui choisit une autre route en essayant de concilier littérature et jeu vidéo d’une façon inédite, et croyez-moi ça marche !

 

Conclusion

Notre téléphone est, pour beaucoup d’entre nous, un miroir de notre vie, un reflet de nous-mêmes, voire même un testament. Dans A Normal Lost Phone, c’est le smartphone de Sam qui lève le voile sur ses secrets, sa personnalité et son identité. Accidental Queens, pour son premier jeu, nous livre avec ce jeu un excellent titre. En plus d’être une expérience déroutante et addictive, le jeu cache un message de tolérance plus que bienvenu. En étant l’un des tout premiers jeux de ce genre, A Normal Lost Phone tel un prophète ouvre la voie à un tout nouveau type de productions qui je suis sur ne tarderont pas à venir. Imaginez un peu retrouver un téléphone ou un ordinateur d’un espion ou d’un tueur en série, les possibilités sont quasi infinies et vraiment excitantes. Chapeau bas la team !

A Normal Lost Phone

Développeur : Accidental Queens
Éditeur : Plug In Digital
Disponible sur Steam, Android et iOS

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