#Critique : Bertrand Cantat – Amor Fati

#Critique : Bertrand Cantat – Amor Fati

Note de l'auteur

Le nouvel album de Bertrand Cantat aura fait couler plus d’encre sur le sujet des violences aux femmes et des droits des ex-détenus que sur la musique qu’il contient, c’est un fait. Un comble ? Certainement pas. Entre émotion légitime et émotion artistique, nous allons essayer de faire le tri.

Surtout que le sujet est d’actualité, ce disque paraissant avec un timing pour le moins délicat à l’heure où le hashtag #metoo connaît un succès mondial et où le drame des violences conjugales n’a jamais été aussi médiatisé (et c’est heureux).

Pour résumer le problème, un artiste qui a assassiné sa compagne quinze ans auparavant, a été condamné et purgé sa peine, a-t-il le droit d’exercer son art (son métier ?) une fois sa dette à la société payée alors que partout dans le monde, les victimes de violences sortent du silence, un silence éternel dans le cas des victimes de violences similaires à celles pour lesquelles il fût condamné. Vous avez quatre heures avant que l’on ne ramasse les copies.

En 1980, à une époque où la peine de mort était encore légale par chez nous, Bernie Bonvoisin et Trust chantaient Sors Tes Griffes, un texte sans fioritures et parfois même sans rimes dont le message ne souffrait aucune ambiguïté : « Un ex-condamné ne sera jamais quitte de sa dette (…) il restera un ex-taulard ».

Or c’est bien la question qui se pose ici. Bertrand Cantat, une fois sa dette payée, peut-il reprendre une vie normale, aussi normale que possible si l’on considère le remords et la souffrance qu’il peut ressentir à cause de son acte ? Cette souffrance est-elle audible et comparable à celle des proches de Marie Trintignant ? C’est bien d’une « double peine » dont nous parlons ici, dans tous les sens du terme.

AFP PHOTO/XAVIER LEOTY

Le problème s’était déjà posé lors de la sortie de l’album Horizons de Détroit, le précédent disque enregistré par le chanteur après la dissolution de son groupe historique Noir Désir, sublime effort d’introspection, et tentative de sortir la tête de l’eau, qui avait été à l’époque superbement ignoré par la critique et très moyennement reçu par le public.

Amor Fati semble devoir prendre le même chemin, mais pour des raisons différentes : son contenu est tout simplement moins bon. Pas inintéressant, loin d’être mauvais, mais tout simplement pas à la hauteur du mec qui a un jour écrit En Route Pour La Joie, Fin De Siècle ou encore Apprends à Dormir.

Musicalement pour commencer, l’album mélange guitares que l’on voudrait moins timides et sonorités électroniques qui, à l’inverse, débordent de partout. Malheureux renard, ta rage semble bien perdue… Remplacée par une contemplation glacée en quelque sorte, mécanique, triste fantôme dans la machine. C’est particulièrement flagrant sur des titres comme Silicon Valley ou encore Amor Fati qui donne son nom à l’album.

Dans le cas de cette dernière, si l’on retrouve la poésie brutale et revendicative propre au chanteur, le texte perd de son impact tant l’instrumentation et le phrasé slammé de Cantat perturbe l’oreille. Même constat sur Excuse My French, une bonne idée de départ se retrouve diluée par le manque de mélodie de l’ensemble, on attend la fin du morceau en se demandant si c’est de l’art ou du cochon.

Et c’est dommage, car lorsque Bertrand Cantat se souvient qu’il est avant tout un chanteur, la magie est encore là… Tantôt sombre (Anthracitéor, Maybe I), tendre (Les Pluies Diluviennes) ou gentiment naïf (L’Angleterre), le timbre unique de sa voix vient remplir l’espace laissé vacant depuis si longtemps et le frisson n’est pas loin.

Pas loin, mais pas là non plus… Le résultat des courses aurait-il été différent sans l’immense pression sociale qui entoure le travail (la vie, même) du chanteur ? C’est possible. Avait-il le droit de continuer à enregistrer et partager sa musique ? Sans aucun doute. Reste à savoir si l’accueil de cet album auprès du public suscitera en lui un déclic pour poursuivre dans cette voie, revenir à ses racines ou bien tout arrêter, seul l’avenir pourra nous le dire.

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