La Famille est Eternelle (Critique de Bloodline)

La Famille est Eternelle (Critique de Bloodline)

Note de l'auteur
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La nouvelle série avec Kyle Chandler.

Il n’existe probablement pas de meilleure promotion à Bloodline. Celui qui fut Gary Obson (Demain à la Une) et surtout le coach Eric Taylor dans Friday Night Lights suscite désormais les fantasmes les plus fous dans le coeur des sériephiles. L’acteur a su imposer un style fait d’humilité et d’ordinaire, il incarne des messieurs tout-le-monde et leur insuffle un pouvoir dramatique qui ne s’impose jamais mais se révèle sur la longueur. Et quand il campe un entraîneur de football américain au caractère bien forgé, cela passe avec un naturel confondant, de celui qui a toujours été ce natif du Texas.

Dans Bloodline, le décor change ; du Texas à la Floride. Deux ambiances différentes mais un acteur qui nage comme un poisson dans l’eau. Du déterminé Eric Taylor au molasse John Rayburn, il imprime une intensité similaire qui souligne ou transcende l’écriture. Kyle Chandler possède un physique passe-partout et c’est peut-être cette capacité à se fondre qui lui permet de jouer ces héros ordinaires avec une acuité redoutable.

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Une série moderne ?

La famille. Objet d’attention peu innovant mais qui fournit, depuis des décennies, la sève aux grandes tragédies. Où l’intimité développe un caractère universel. A la télévision, le soap s’est emparé de la famille et a fait d’elle son matériel expansif au fil des saisons. La famille bouge, évolue ; les membres disparaissent, apparaissent, c’est une chose en mouvement constant, à géométrie variable ; un fil à tisser aux motifs changeants. Bloodline ne déroge pas aux traditions et fait du cocon familiale une cellule de crise. Quatre enfants, les parents, un grand hôtel en propriété, il n’en faut pas moins pour transformer un cadre idyllique en cocotte minute sitôt le vilain petit canard de retour au bercail.

Seulement Bloodline est un drame né en 2015, en plein – ou post, « Nouvel Age d’Or » quand les séries ont pris une ampleur grâce à l’impulsion (et la réception critique) de créations issues du câble qui ont modifié le paysage télévisuel. La narration sérielle est entrée dans une sorte d’ère moderne par des structures moins rigides ou des formes éclatées (qui ne sont que le résultat d’autres expérimentations précédentes ; la série, comme tout art, est mouvant). Et cet aspect déconstruit, le trio Glenn Kessler, Todd A. Kessler et Daniel Zelman l’assimilent et l’exploitent généreusement. Déjà à l’oeuvre, voire à la motivation, de Damages où l’ambition (et la réussite) de la première saison s’est rapidement écrasée dans la seconde et les suivantes, ils renouvellent partiellement l’exercice dans le premier épisode en exploitant une figure bien connue des fans de Damages (ou de Alias).

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Cette anticipation intervient au terme d’un épisode, peut-être trop excessivement introductif. A ce stade, c’est autant une promesse qu’un coup marketing pour booster une audience chétive devant une énième saga familiale. L’effet possède un intérêt naturel mais se transforme en aveu de faiblesse quand il s’agit d’argument commercial et non dramatique. Preuves, les quelques autres séquences (inutiles) utilisées qui disparaissent une fois le récit lancé. Malgré eux, les auteurs posent la question de la valeur d’un récit linéaire dans le paysage télévisuel et avouent, à mots couverts, non seulement leur incapacité théorique à provoquer immédiatement l’envie mais aussi la description du spectateur au jugement arbitraire incapable de s’investir sans la révélation d’un fait majeur. Les auteurs anticipent, dans un format où toute la saison est disponible dès la sortie de la série (Netflix oblige), la peur du spoiler et sa préservation absolue. Bloodline s’accompagne d’une réflexion autour de la diffusion d’une série aujourd’hui : rapide, compact, à l’opposé des traditions comme si l’attente ne devenait plus fondamentale dans l’art d’apprécier une série. Evidemment, le choix est laissé aux spectateurs sur son mode de consommation mais en privilégiant une approche où l’on dévoile le nœud de l’intrigue dans une séquence par anticipation, Glenn Kessler, Todd A. Kessler et Daniel Zelman adaptent leur construction narrative vers une formule qui priorise l’effet choc à la combustion lente.

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On ne choisit pas sa famille.

En empruntant l’élément principal de l’animation soapienne, Bloodline s’inscrit dans une riche lignée. Et jamais elle ne semblera échapper à son espèce. Comme si elle était sujet au déterminisme qui voudrait croire qu’exploiter une cellule familiale en milieu clos, engendre automatiquement son lot de drames. Chaque famille possède ses démons, ses tragédie que l’on a fini par oblitérer. La vie doit reprendre son cours même si les dés ainsi lancés ont changé la nature du jeu. Bloodline ne cherche pas à répondre à ses fondamentaux en les détournant. La série plonge, tête la première, dans une organisation très schématique où l’on assiste, au fil des épisodes, à une réelle étude anthropologique.

Au centre de l’attention, le caprinae Dany Rayburn (Ben Mendelson). La brebis galeuse ou le bouc émissaire de la famille est l’élément perturbateur, le point convergent de la série. Sa présence amorce l’avalanche qui va se déverser même si l’on devinera que le ver était dans la pomme depuis bien longtemps. Tout un jeu de cause à effet se révèle au cours de la saison jusqu’à brouiller les cartes et poser la fameuse énigme de l’oeuf ou la poule. Ce jeu de chaises musicales des responsabilités offre à la série une parade à la position manichéenne. Si Dany contracte beaucoup de défauts et semble animé d’une pulsion (auto)destructrice, les treize épisodes laisseront entrevoir des maux bien plus profonds qui, s’ils ne permettent pas de justifier tous ces écarts, lui apportent une épaisseur troublante.

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Le spectateur se voit comme une boule de flipper lancée contre les bumpers. L’accroche ou le rapprochement à un personnage est éphémère ou volage. La noblesse et la bassesse enveloppent chacun d’eux. Personne n’est aimable, chacun s’agite avec égoïsme ou lâcheté devant l’adversité. La notion de solidarité est bien élastique. Il y a quelque chose de pourrie au royaume des Rayburn. Bloodline ne fait qu’exploiter les grandes figures de la tragédie familiale, empruntant bien évidemment à Shakespeare. Entre messes basses et petits complots, argent et reconnaissance, culpabilité et pardon, tous les ingrédients sont réunis et bénéficient d’une écriture habile à jongler avec ces différentes balles et surtout, d’une interprétation remarquable des différents comédiens.

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L’art de manier la pression.

Une maîtrise de l’art dramatique est nécessaire quand on organise un jeu de massacre en huis clos. Il ne s’agit pas de faire entrer en relation deux corps opposés dans le but d’obtenir une simple explosion ou de mettre sous couverts plein d’ingrédients et laisser cuire en espérant un résultat précis. Il y a plus de chances de faire une banale soupe. Doser ses interventions, monter progressivement la chaleur, maintenir la tension. Avec élégance, même si la pesanteur du mélodrame alourdit l’ensemble, les auteurs distillent leur poison dans un contexte étouffant.

La moiteur de la Floride ajoute une donnée non négligeable dans la réception de la série. Voir ces corps en sueur, rendre l’humidité quasi palpable, enlève tout charme exotique pour un univers moite et inconfortable. La recherche de fraîcheur devient salvatrice alors que l’on s’enfonce dans le sordide. Et cette tiédeur tropicale agit en phénomène de renfermement. L’aspect claustrophobique participe au caractère inéluctable que prend la série. Les auteurs nous avaient déjà avoué la conclusion mais cela n’enlève pas le fatalisme de l’action en cours. Tout semble converger vers une résolution tragique. Jusqu’aux éléments.

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Mauvaise communication.

Si la série conduit vers une situation extraordinaire ou définitive, Glenn Kessler, Todd A. Kessler et Daniel Zelman ne cherchent pas tant à créer l’exagération qui caractérise les soaps. Les problèmes de la famille Rayburn, quand bien même ils possèdent le charme des grands mélodrames, sont banaux. Et pourraient être résumés par une simple observation : le manque de communication.

Les non-dits, les mensonges rongent la branche sur laquelle la famille se développe. A ce stade, c’est quasi une observation scientifique : montrer l’évolution d’un simulacre. Toutes les familles possèdent leur mythologie, celle des Rayburn repose sur la mort d’un enfant. Et cette mythologie incarne tous les maux à l’état embryonnaire d’une famille très patriarcale. La figure du père hantera toute la saison. Écrasante, Œdipienne comme dans toute bonne tragédie. Elle s’élève, s’étend et infuse sa présence dans chaque molécule d’eau qui accompagne la moiteur de la Floride.

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On retrouve plusieurs facettes du père dans chaque enfant Rayburn. Comme s’il avait laissé une infirme part de lui dans sa descendance. Les confrontations Dany et John, les plus intenses et justes de la série, démontrent la complexité de ce père que l’on aura peu vu mais qui s’avéra le plus important de la série. La dichotomie quasi paradoxale pour deux frères cristallisent l’effort d’une série qui ne cherchera jamais à rendre plus compliquée une situation initiale basique : une lutte de pouvoir, de reconnaissance aux yeux du père. John, le fils parfait, responsable mais coupable de lâcheté (jusqu’à l’irréparable) ; Dany, le rebelle, l’insoumis mais destructif. A côté, Kevin et Sarah semblent plus uniformes et prévisibles. Les deux hommes ne cesseront de se confronter, de se jauger, de se manipuler. La rancœur est tenace comme le respect ou le pardon. Ces deux-là joueront une valse qui bercera la série, lui donnera le tempo. Quelque chose de doux et sec où la lenteur exprime un principe de confinement.

Vers une saison deux.

L’annonce est déjà tombée, Bloodline bénéficiera d’une seconde saison. Une annonce qui provoque des sentiments mitigés. Parce que cette saison procède une révolution au sens lunaire du terme. Les choses reprennent leur position même si le contexte devient différent. Il y a comme un sentiment d’achèvement au terme du treizième épisode. Seule ombre à ce constat, la toute dernière séquence qui injecte un élément nouveau dans le but de relancer la machine. Et cet élément commence à reprendre le schéma des mauvais soap où la sensation de continuité devient artificielle par l’injonction d’un nouvel ingrédient inopiné. De là à penser qu’elle ne servait uniquement de caution à une éventuelle seconde saison…

Broadchurch nous a récemment prouvé qu’il était possible de raconter une histoire après. Laissons aux auteurs le bénéfice du doute et espérons qu’ils trouvent l’inspiration pour une saison aussi simple mais intense.

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