#Critique Coldheart Canyon : l’amour des surfaces

#Critique Coldheart Canyon : l’amour des surfaces

Note de l'auteur

Clive Barker explore la surface des choses, ces quelques centimètres d’épiderme et d’os qui font la beauté et le succès, dans cette « histoire de fantômes hollywoodienne ». Un livre un peu creux… mais qui l’est presque nécessairement.

coldheart_bigL’histoire : Todd Pickett est un acteur de film d’action légèrement sur le retour. Histoire de relancer sa carrière, il accepte une opération de chirurgie esthétique qui se passe mal. Convalescent, obligé de se cacher, il s’installe dans un palais oublié, dans un domaine à l’abandon baptisé Coldheart Canyon. Un nom venu de la précédente propriétaire des lieux, une ancienne star de Hollywood au cœur glacé. Celle-ci y a installé une pièce étrange où les carreaux peints dessinent une nouvelle et magique géographie.

Mon avis : Dans la critique d’un autre roman de Clive Barker, Sacrements, je parlais d’un œuf Fabergé : une œuvre belle mais un peu creuse. Paru cinq ans plus tard en anglais, Coldheart Canyon laisse un peu la même impression à la lecture. Étonnant paradoxe que ce Barker dont les récits, qu’il s’agisse des nouvelles rassemblées dans ses fameux Livres de sang ou de ses romans, à la fois s’intéressent – et s’en délectent – à une certaine exploration du corps, déchiqueté, scarifié, violé, et demeurent largement cérébraux.

Coldheart Canyon relève de la même contradiction apparente, mais avec une logique interne plus forte. Car tout y tourne autour de l’apparence, de la surface, de l’épiderme. Todd Pickett veut faire disparaître ses rides et ses légères boursouflures afin d’occuper à nouveau le devant de la scène, tant cinématographique que people. Katya Lupi, propriétaire du domaine hantée, refuse de vieillir et s’offre une éternelle jeunesse. Tammy Lauper est une fan hardcore de Todd, amoureuse transie de cette image de lui en deux dimensions qu’elle découpe dans les magazines et qu’elle scrute sur l’écran. Et ainsi de suite.

Roman de la superficialité, Coldheart Canyon est d’ailleurs sous-titré, en anglais, « A Hollywood Ghost Story », où la dimension hollywoodienne se révèle bien entendu dans ce faux-semblant, cette tromperie sur la marchandise, où rien n’est ce qu’il paraît et où tout est survendu par le mensonge. Le récit est toutefois aussi, en lui-même, superficiel. Car les personnages ne font qu’effleurer ce « Pays du Diable » qui se niche dans le sous-sol de la maison. Lorsque certains d’entre eux y pénètrent, ils ne vont pas loin ; et s’ils y risquent leur vie, la raison intrinsèque n’en est pas toujours claire ni justifiée. Barker n’explore pas ses personnages avec le même jusqu’au-boutisme qu’un Stephen King, par exemple. Pickett est relativement antipathique du début à la fin ; Lauper est assez pathétique ; Katya Lupi est manipulatrice… On ne vibre jamais pour l’un ou l’une d’entre eux. Tout cela reste froid.

Certes, il faut plonger loin dans les profondeurs pour explorer la surface – c’est ce que Barker semble nous dire – mais l’auteur britannique, résident de Beverly Hills, nous laisse en dehors de sa matière. De la chair de son histoire.

Reste un livre maîtrisé, rehaussé d’une très belle jaquette signée Bastien Lecouffe Deharme. De belles scènes d’orgies spectrales. Et une histoire que l’on désirerait intelligemment adaptée pour le cinéma ou la télévision.

Clive Barker

Clive Barker

Si vous aimez : les Livres de sang de Barker, d’évidence, mais aussi les histoires sur l’âge d’or d’Hollywood, ainsi que les travers et les coulisses graveleuses et orgiaques de ces stars qui brillent sur une toile rectangulaire et compensent cette factice perfection par des perversions absolues, façon L.A. Confidential et Le Dahlia noir de James Ellroy.

Extrait : « – Qui sont ces gens dehors ? demanda Eppstadt.
– D’anciennes stars de cinéma pour la plupart. Et quelques amants de Katya.
Eppstadt secoua la tête.
– Ceux que j’ai vus n’étaient pas vieux. Et il y avait des femmes parmi eux.
– Elle aimait les femmes, répondit Jerry. À l’occasion. Surtout quand elle pouvait se livrer à ses petits jeux avec elles.
– Qu’est-ce que vous racontez, nom de Dieu ? s’exclama Joe.
– Katya Lupi, la femme qui a bâti cette maison…
– Une bonne fois pour toutes, dit Eppstadt, ce n’étaient pas les amants de Katya. Ils étaient trop jeunes. Il y avait une fille qui ne devait pas avoir plus de dix-sept ans.
– Elle les aimait très jeunes. Et ils l’adoraient. Surtout quand elle les conduisait en bas. (Il désigna la porte de la tourelle à travers laquelle soufflaient toujours les rafales de vent.) C’est un autre monde là-dessous. Et après l’avoir découvert, ils devenaient accros. Ils étaient prêts à faire n’importe quoi pour elle, uniquement pour pouvoir y goûter encore une fois.
– Je pige pas, dit Joe.
– C’est mieux, répondit Jerry. Partez, pendant que vous le pouvez encore. Le séisme a ouvert la porte en bas. Voilà pourquoi on entend tous ces bruits.
– Vous disiez qu’ils venaient d’ailleurs ? demanda Joe.
– Oui. Du Pays du Diable. »

Coldheart Canyon
Écrit par Clive Barker
Édité par Bragelonne

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