On a lu…Daredevil par Frank Miller – Tome 3

On a lu…Daredevil par Frank Miller – Tome 3

Note de l'auteur

daredevil-par-frank-miller-comics-volume-3-tpb-hardcover-cartonnee-230408Il était temps ! Avec la sortie d’un troisième tome longtemps attendu, Panini Comics met fin à une injustice et permet donc au plus grand nombre de découvrir l’un des plus grands comics de tous les temps.

 

Nous nous sommes déjà fait l’écho dans ces pages du faible traitement (pour ne pas dire de l’absence) critique de séries de qualité dès lors que celles-ci ne sont pas disponibles en librairie dans des beaux ouvrages cartonnés mais seulement cantonnées aux rayonnages des kiosques à journaux au sein de revues anthologiques. Une certaine forme de mépris envers un format de publication provoquant, à l’heure actuelle, l’absence quasi totale d’articles critiques sur des œuvres de qualités. Ainsi, on en arrive à une situation ubuesque où la seconde série Daredevil écrite par Mark Waid est largement chroniquée tandis que la première série à la base de tout est ignorée du plus grand nombre.

 

Probablement malchanceux le super héros aveugle est coutumier de ce genre de scoumoune. Les lecteurs de Strange furent ainsi les premiers, à partir de 1982, à découvrir, aimer et encenser le travail de Frank Miller sur le personnage. Un travail sur lequel la critique ne tarira pas d’éloges sept ans plus tard à l’occasion de la sortie en librairie des sept épisodes composant l’arc Born Again. Il faut donc un bel enrobage pour qu’une grande partie de la critique et du public daigne seulement jeter les yeux sur des histoires que la parution en kiosque semble rendre impropre. Il en fut de même pour la minisérie The Man without Fear dessinée par John Romita Jr et initialement paru chez Semic en kiosque dans son excellente collection Top BD.

 

C’est justement ces deux histoires que Panini réédite aujourd’hui comblant une grande injustice tout en proposant un ouvrage se plaçant comme l’alpha et l’omega du run de Frank Miller sur le personnage de Daredevil. Car si The Man without Fear s’apparente à une sorte de Daredevil – Year One, l’arc Born Again peut se définir comme l’ultime aventure de Daredevil contenant en elle les germes de Batman – The Dark Knight Returns.

 

« Daredevil, okay? I sait it. I said the name. And he’s got another name. And it’s written down right here. You want it or not? » – Karen Page – Daredevil #227 ¹

 

Parti sur d’autres projets (Ronin, Elektra, Superman #400), Frank Miller avait laissé les rennes de la série à l’excellent Dennis O’Neil qui, sans atteindre les cimes qualitatives des épisodes précédents, offrit une série d’histoires d’excellentes factures dont on se souvient encore et qu’on espère voir un jour rééditée dans son intégralité². Avant le retour de Miller, c’est David Mazzucchelli qui arriva sur le titre à partir de Daredevil#206. Le dessinateur met tout le monde à genoux grâce à une technique remarquable, un travail sur les cadres, les corps et les ombres qui font de ces épisodes des régals encore aujourd’hui. On citera en priorité Daredevil #220 dans lequel Heather Glenn, l’ancienne petite amie de Matt, se suicide. Un épisode noir, dense, fort qui pose déjà les germes de la destruction à venir.

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C’est en effet avec un autre ancien amour que Born Again commence. Personnage sorti tout droit du silver age et d’une époque différente dans l’histoire de Daredevil, Karen Page n’est plus la secrétaire amoureuse de Matt Murdock et qui rêvait de devenir actrice. Comme des milliers d’autres, Hollywood l’a brisée et détruite. Accro à la drogue, elle se prostitue et tourne dans des films pornographiques pour se payer sa dose. Totalement au bout du rouleau, elle vend la dernière chose qui a de la valeur pour quelques billets : l’identité secrète de Daredevil. Un secret qui ne va pas tarder à arriver sur le bureau de son plus grand ennemi : le Caïd.

 

daredevil_pietaCalculateur et fourbe, ce dernier va mettre en place une vengeance dont la froide logique n’a d’égal que la destruction implacable qu’elle engendre. Pour détruire le super héros, il faut détruire l’homme, et fort de son réseau, le Caïd va provoquer la chute sociale et professionnelle d’un Matt Murdock déjà fragilisé par une santé mentale mise à mal dans ses dernières aventures le faisant tomber dans une grande dépression. Born Again est empreint d’une imagerie catholique faisant de l’histoire un véritable chemin de croix pour le héros. Le titre des épisodes (Apocalypse, Purgatory, Pariah, Born Again, Saved, God and Country et Armageddon), le retour de Karen Page tel un Judas moderne, la création du personnage de sœur Maggie dont la première apparition l’assimile totalement à la Vierge Marie (Frank Miller jouant de plus avec l’idée qu’elle pourrait être la mère de Matt Murdock, ce qui fut confirmé par la suite dans la série) font de l’arc Born Again une descente aux enfers impressionnante tel que le personnage et le comics n’en avait jamais vu.

 

N’en doutons pas une seule seconde, enluminés par les dessins magnifiques de David Mazzucchelli, ces épisodes font partie de ce que la bande dessinée nous a offert de meilleur. Jamais le titre d’homme sans peur n’a autant sied à Daredevil. Battu, mis plus bas que terre mais pas vaincu, le super héros va renaître tel un archange justicier dans une société dont la décrépitude des institutions inquiète de plus en plus un Miller sur le point de commettre son autre chef-d’œuvre : Batman – The Dark Knight Returns. Souvent négligés par rapport à un début grandiose, les deux épisodes de fin et son combat entre Daredevil et Nuke concours à l’iconisation totale du héros (ainsi que de ses pairs, tel les Vengeurs Captain America et Thor magnifiés en quelques cases) et à lui offrir ce qui peut se voir comme l’ultime bataille du héros et sa dernière aventure avant de rejoindre les terres d’Avalon.

 

 

« A man whithout hope…is a man without fear »

 

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Né d’une discussion en 1987 entre John Romita Jr qui désirait dessiner un graphic novel consacré à Wolverine et Frank Miller qui avait dans ses cartons un projet cinématographique « Daredevil – Year One », The Man without Fear est devenu à sa parution six ans plus tard, une minisérie en cinq épisodes s’imposant avec le temps comme le récit définitif sur l’origine du personnage. Car, si une partie de celle-ci fut présentée dès 1964 dans le premier numéro de la série, les ajouts de Frank Miller à la mythologie du personnage (Elektra, le Caïd, la Main, Stick, Maggie etc.) et la mise en avant du personnage de Jack Murdock changèrent considérablement l’image d’un personnage devenu depuis, une figure tragique défini par sa cécité mais surtout par un parcours de vie difficile et cela sans compter l’accident qui lui coûta la vue et lui donna ses pouvoirs. The Man without Fear compile donc tout le travail de Miller effectué sur le passé du personnage. Il en ressort un récit complet remarquable à mi-chemin entre l’origin story et le Year One.

 

Alors que la figure maternelle surplombait Born Again, c’est ici la figure paternelle qui sera au centre du récit de Frank Miller et Romita Jr. Ceux-ci n’épargnent pas un Jack Murdock que Miller avait déjà dépeint sous un joug peu flatteur dans la série Daredevil. Bien plus que l’accident et la rencontre avec Stick, c’est l’ambiguïté d’un homme aimant son fils mais sujet à des accès de violence qui va façonner le jeune Matthew. Le père était un boxeur mais aussi un voyou par nécessité, son fils sera avocat le jour et justicier la nuit. L’illustration de la jeunesse de Murdock permet donc de mettre en lumière tout le paradoxe d’un personnage, paradoxe encore source d’histoire à ce jour. The Man without Fear est également l’un des travaux les plus remarquables de John Romita Jr. Artiste encore actif aujourd’hui, l’un des plus professionnels (comprendre qu’il est un des rares à tenir ses deadlines et une série plus de trois numéros d’affilés) mais qui a malheureusement perdu de sa superbe ces dix dernières années.

 

ManWithoutFear_01-620x945Également dessinateur de la série (alors écrit par Ann Nocenti³) au moment où il débute le projet, Romita Jr se surpasse et offre une prestation qui met tout le monde d’accord par son travail sur les cadres mais surtout par sa méticulosité et sa capacité de synthèse. En une planche, le dessinateur arrive à faire passer des sentiments et des messages forts. On pense ainsi à l’illustration de la double vie de Jack Murdock ou bien encore à ces images d’un Matt surplombant la ville qui émaille le récit à différents endroits. Un sens de la concision qui touche juste et qui donne au récit un impact incroyable qu’aurait dû mieux étudier les scénaristes de la série télévisée plutôt que de s’attarder sur des détails d’ordre visuel.

 

Complété par deux épisodes de The Spectacular Spiderman dans lesquels le jeune Frank Miller dessinait pour la première fois Daredevil, ce troisième tome de Daredevil par Frank Miller se pose donc comme un ouvrage indispensable, quand bien même vous n’auriez pas les deux premiers tomes. On espère encore, sans trop y croire, l’ajout d’un tome 0 contenant les épisodes de Daredevil écrit par Roger MacKenzie et dessiné par Frank Miller qui compléterait alors une collection pouvant se targuer d’être définitive.

 

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Daredevil par Frank Miller – Tome 3 (Marvel Icons, Panini Comics, Marvel Comics) comprend les épisodes US de :

  • The Spectacular Spiderman #27 et #28 – Ecrit par Bill Mantlo et dessiné par Frank Miller
  • Daredevil #227 à #233 – Ecrit par Frank Miller et dessiné par David Mazzuchelli
  • Daredevil – The Man whithout Fear #1 à #5 – Ecrit par Frank Miller et dessiné par John Romita Jr

Prix : 36 euros

Critique basée sur la version originale de Daredevil – Born Again et Daredevil – The Man without Fear.

 

 

¹ Daredevil ok ? Voila je l’ai dit, j’ai dit son nom. Et il a un autre nom. Je l’ai écrit là-dedans. Vous le voulez oui ou non ?

² Un Trade Paper Back, Love’s Labors Lost, existe mais celui-ci ne regroupe que neuf épisodes sur les vingt-huit écrits par O’Neil

³ Petit bijou dont on aimerait que Marvel le réédite dans son intégralité

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