Coup de boule à Notting Hill : critique de 9 mois ferme

Coup de boule à Notting Hill : critique de 9 mois ferme

Note de l'auteur

La voix unique et excentrique d’Albert Dupontel retentit comme jamais dans le triste paysage cinématographique des comédies françaises, plombé depuis des années par les insipides bobines débitées à la chaîne et destinées à alimenter les premières parties de soirée des chaînes hertziennes. Audacieux, ambitieux, présentant de belles idées de mise en scène, mais surtout drôle (mais si, souvenez-vous, ce terme qu’on utilisait avant), 9 mois ferme démontre avec force qu’une bonne comédie n’est pas une bête agrégation de vannes foireuses récitées sans conviction par des comédiens en pilote automatique mais bien avant tout un film. Un film qui, au même titre que nos sacro-saints polars, thrillers ou drames, requiert une certaine rigueur technique et plus que tout autre genre, une grande précision dans l’écriture et l’interprétation. Bien heureusement, Dupontel en bon cinéaste cinéphile prend le genre au sérieux et livre avec ce film une comédie maîtrisée tout à fait jubilatoire loin des téléfilms paresseux auxquels nous sommes habitués depuis quelques années.

Peu intéressée par les hommes et plutôt centrée sur sa carrière de juge, Ariane Felder apprend à son grand étonnement qu’elle est enceinte. N’ayant aucun souvenir de la relation qui aurait pu engendrer cette grossesse, elle découvre que le géniteur de son futur enfant est en fait un dangereux psychopathe mis en examen pour une agression d’une barbarie insupportable.

L’ouverture de 9 mois ferme est une véritable déclaration d’intention. Dans un plan-séquence étourdissant à la louma semblant citer le travail du maestro Dario Argento sur Ténèbres ou Opéra, Dupontel affirme avec force sa volonté de “faire du cinéma”, de ne pas utiliser l’excuse de la comédie pour régurgiter une bouillie fade et informe. Car, comme ce fut le cas dans ses films les plus maîtrisés comme Bernie ou le Créateur, les idées de mise en scène de l’acteur/réalisateur serviront ici d’écrin à son écriture précise et aux performances très bien dirigées de ses comédiens.

Nous nous trouvons donc avec ce film devant le travail soigné d’un amoureux du langage filmique, capable de citer tour à tour Terry Gilliam bien entendu (une des ses plus grandes influences apparaissant ici dans un cameo hilarant, comme dans tous les autres films du réalisateur), mais aussi le travail des frères Coen dans le soin accordé aux second rôles, les ruptures de ton, ou encore Sam Raimi avec qui il partage un goût certain pour les fulgurances gores grand-guignolesques et décomplexées. Cadrages précis rigoureusement composés, lumières travaillées, jeu constant avec les focales, mouvements de caméras classieux, Dupontel semble prendre un plaisir fou à expérimenter et embarque ainsi le spectateur en employant bon nombre de techniques disponibles dans l’immense boîte à outils de la grammaire cinématographique.

Mais avant tout, 9 mois ferme, au-delà de ses morceaux de bravoure stylistiques, fonctionne extrêmement bien en tant que comédie. Une comédie noire ne reculant devant aucun débordement pour installer un univers excessif habité par une galerie de personnages bien campés par des comédiens prenant manifestement autant de plaisir à interpréter les textes hilarants de Dupontel que nous à les regarder évoluer dans cette histoire totalement barrée. Et c’est incontestablement une des grandes forces de ce film. Car aucun des seconds rôles de 9 mois ferme ne semble anecdotique ou écrit pour servir la soupe aux protagonistes principaux. Ainsi, même les personnages présents quelques minutes à l’écran, comme cet agent de surveillance remarquablement interprété par Bouli Lanners, semblent dotés d’une véritable personnalité et valorisés par des textes aussi rigoureux que ceux alloués aux premiers rôles. Un souci d’équité louable allant à l’encontre de la logique dominante dans les comédies françaises où les noms « bankables » tiennent irrémédiablement le haut du pavé, entourés par une foule de faire-valoir sous-développés.

Enfin, terminons cette critique en forme de concert d’éloges en mentionnant le duo Kiberlain/Dupontel dont la belle dynamique représente incontestablement le moteur comique du film. Elle, Ariane Felder, le clown blanc autoritaire tout en retenue, jouant sur la précision du timing comique et le décalage naturel avec son environnement. Lui, Bob, l’Auguste gesticulant et grimaçant toujours impliqué dans les pires situations malgré les meilleures intentions. Tous deux forment un couple improbable dont la rencontre génère à elle seule les plus beaux effets comiques du film. Particulièrement impressionnante, Sandrine Kiberlain dans son rôle de femme quelque peu psychorigide forcée de s’ouvrir au monde, porte le film sur ses épaules de bout en bout grâce à une composition tour à tour touchante et hilarante. De son coté, Albert Dupontel incarne un personnage attendrissant mais plutôt en retrait, laissant naturellement la part belle à la fulgurante évolution psychologique forcée d’Ariane, toujours au centre de l’histoire.

Très belle surprise donc que ce film audacieux ne reculant devant aucune outrance pour embarquer le spectateur dans l’histoire de cette rencontre entre deux personnalités totalement opposées. Exploitant un postulat finalement assez proche de la comédie romantique traditionnelle pour le détourner et en faire un film coup de boule, Albert Dupontel impose une fois de plus son ton unique et rafraîchissant prouvant qu’il existe bien une vie après la mort pour le cinéma de genre français. Espérons sincèrement que l’entreprise parvienne à rassembler les foules dans les salles lors de sa sortie sous peine de voir ce genre de voix étouffée sous la masse des franchises comiques foireuses et d’aberrations recyclant encore et toujours les mêmes comiques manifestement plus préoccupés par la santé de leur compte en banque que par celle du cinéma français.

En salles le 16 octobre
2013. France. Réalisé par Albert Dupontel. Avec Albert Dupontel, Sandrine Kiberlain, Philippe Uchan, Nicolas Marié, Bouli Lanners, Philippe Duquesne, Gilles Gaston-Dreyfus, Christian Hecq

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