Bêta Test (critique de CSI Cyber saison 01)

Bêta Test (critique de CSI Cyber saison 01)

Note de l'auteur
© Randee St. Nicholas/CBS © 2015 CBS Broadcasting Inc.

© Randee St. Nicholas/CBS © 2015 CBS Broadcasting Inc.

L’homme à la cigarette, à la fin de la seconde saison de X-Files, disait : « Rien ne disparaît sans laisser de traces ». Les traces, CSI en faisait son obsession jusqu’à les mettre en scène, quinze ans plus tard. Illustration du paradigme indiciaire quand l’infiniment petit devient une source d’histoires à recomposer. CSI montrait un monde à un niveau atomique quand la caméra se transformait en microscope et sondait les surfaces comme l’intérieur des corps. Le CSI shot. Dans CSI Cyber, les corps sont des ordinateurs, des smartphones, des tablettes. Et si la série tentera aussi de sonder leurs circuits imprimés, leur disques durs, c’est à un niveau plus abstrait que le CSI shot se concentre : l’espace numérique.

Blue Screen of Death

La principale problématique que pose la série tient dans la façon de représenter cet espace. Et marcher dans les pas d’une franchise. D’être pris en étau entre perdurer un style (et donc, composer le sien) et reproduire une imagerie. Quand il s’agissait de figurer un univers virtuel, Matrix avait opté pour une vision binaire. Chaque objet ou silhouette était ainsi ordonné selon le célèbre langage informatique. Il y avait une belle réflexion de la part des frères Wachowski sur la texture même de l’image et sa puissance évocatrice. On comprenait immédiatement la valeur et l’implication que le style imposait : Un monde virtuel, fabriqué par une intelligence artificielle.

©Warner Bros

©Warner Bros

Dans CSI Cyber, nous sommes condamnés à deux niveaux. L’image elle-même est parasitée par des effets de style (ce que l’accident numérique provoque sur l’image), sensés provoquer une sensation quasi physique mais dont l’application scolaire et le résultat disgracieux finissent par agacer la rétine. Pour figurer l’abstraction numérique, la série a recours à une gamme visuelle naïve, de celle que l’on subit depuis quelques années et qui ressemble à une vision enfantine, sinon facile. Quand CSI incarnait une avancée formelle, se reposant aussi bien sur une esthétique proche des productions Bruckheimer (et Michael Bay) que la création d’un univers visuel particulier (et déclinable), CSI Cyber devient le rejeton d’oeuvres sans personnalités (et échangeables) où l’espace numérique est composé des mêmes teintes bleus (et rouges, signifiant le danger) sur fond noir, de transparence pour la connexion entre appareils, et de flash pour la circulation des informations. Aucun travail formel particulier ne se développe au fil des épisodes, on reste dans le domaine de l’illustration (ratée).

Une idée vient soulager ce constat, une salle comme on imagine un tournage sur fond de couleur (vert, bleu, etc….) dans laquelle est reproduit une scène passée au moyen des smartphones récupérés. Une idée qui nous conduit aux portes de la science-fiction mais qui installe une vraie réflexion sur la nature d’un récit. CSI nous répétait que les indices ne mentaient pas, contrairement aux gens. Un mantra repris ensuite par House dans une veine plus misanthrope (« Everybody lies. »). CSI Cyber opère un geste similaire puisque l’image n’est plus le résultat d’un souvenir mais de la captation live. La série écarte l’humain, peu fiable, au profit de la machine. A cet instant, on sent la filiation entre la franchise CSI et sa branche numérique.

Ghost in the Shell

Dans un univers désincarné, représenter l’homme derrière la machine est un autre problème. Figurer l’immobilité, voire la passivité, pourtant au centre d’un récit nerveux (une enquête) développe un phénomène paradoxal dont la série s’est faite prisonnière. Créer de la tension en montant en parallèle une image virtuelle (l’espace numérique) et une personne tapant sur un clavier provoque un schisme fatal. La série n’a pas réglé l’oxymore au coeur de son sujet : l’action immobile et l’incarnation virtuelle.

© Randee St. Nicholas/CBS © 2015 CBS Broadcasting Inc.

© Randee St. Nicholas/CBS © 2015 CBS Broadcasting Inc.

La présentation de la série, en début de chaque épisode, nous rappelle que les criminels numériques (ou hackers ou black hat) ne possèdent ni noms, ni visages. Par opposition ou pour équilibrer la balance, on pouvait espérer un groupe d’enquêteurs consistant, imposant de la matière à toute cette évanescence virtuelle. Les personnages demeurent, au fil de la saison, des cailloux mal dégrossis, à peine polis pour n’être que des silhouettes statiques, scellés derrière un écran. La série entretient l’idée caricaturale du hacker en l’adoptant aux canons hollywoodiens comme à l’image du Geek. Le black hat repenti est jeune et beau ou ressemblant aux comics-books guy des Simpsons.

Ce n’est pas l’unique facilité de la série ou sa propension à préférer les raccourcis. CSI Cyber entretient la peur que représente internet et l’hyper-connexion. Où nos appareils deviennent les agents de notre propre destruction. Stalker dans son pilote nous signalait combien nous avions trop accès à la vie d’autrui. Si l’on ne peut s’empêcher de ressentir un brin de démagogie, l’idée est loin d’être infondée. CSI Cyber va plus loin dans la paranoïa et assène, à chaque épisode, notre vulnérabilité potentielle et les graves sinon létales répercussions. Un épisode (1×07 : URL, Interrupted) exploitait le cyber bullying de façon brut mais nécessaire pour un résultat satisfaisant parce qu’il posait les bonnes questions et apportait une réaction étonnante. La résolution écorchera le tableau mais on ne peut qu’approuver le message. Le reste est le défilé, classique, de tous les maux d’internet, du virtuel, de l’addiction que représente le besoins de connexion. Si la subtilité fait cruellement défaut à la série, reste une lecture intéressante sur la puissance de l’information, le voyeurisme, la séduction de nos plus bas instincts à l’ère numérique.

Warm Boot

CSI Cyber donne l’impression d’une série dérivée arrivée trop tard et montée à la hâte. Trop schématique, grossière et approximative, elle navigue dans une position inconfortable. Renouvelée pour une seconde saison malgré des résultats guère honorables, la série devrait subir un léger lifting, notamment avec la venue du personnage incarné par Ted Danson et le départ de Peter MacNicol. Cette seconde chance peut être vu comme un reboot salutaire. Si le formatage n’est pas de mise, une bonne réinstallation de peut pas faire de mal. Il a fallu une saison à CSI Miami pour révéler Horatio Caine, espérons que cette première saison de CSI Cyber n’était qu’une bêta.

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