Oui Maîtresse (critique de La Vénus à la fourrure)

Oui Maîtresse (critique de La Vénus à la fourrure)

Note de l'auteur

Rien mais alors rien à voir avec le film homonyme de Jess Franco, La Vénus à la fourrure de Roman Polanski creuse le lien ambigu entre metteur en scène et acteur. Pardon, entre maître et esclave.

Adaptation d’une pièce sur une pièce adaptant un roman, La Vénus à la fourrure est beaucoup plus que l’objet théorique qu’il laissait présager. Si la mise en abîme en est bien le moteur, c’est avant tout pour renouer avec les préoccupations du réalisateur de La Jeune fille et la mort : la confrontation de la victime et du bourreau, et l’inversion de ces deux pôles dans une comédie de faux-semblants dont les limites fluctuantes sont la quintessence du jeu d’acteur. L’acteur entretiendrait donc avec le metteur en scène un rapport confinant au sadomasochisme ? Une porte ouverte, certes, mais tellement bien enfoncée.

Auteur en vue, Thomas (Mathieu Amalric en clone de Polanski version Le Locataire) a du mal  à trouver une actrice pour interpréter Vanda, l’héroïne de son adaptation en pièce de théâtre du roman étendard du sadomasochisme, La Vénus à la fourrure de Léopold von Sacher-Masoch. Par une de ces soirées d’orage où les cieux se déchainent, une actrice délurée, un brin vulgaire et terriblement douée (Emmanuelle Seigner dans son grand rôle) débarque en trombe pour passer l’audition. Dans le duel qui s’installe entre les deux personnages, la frontière entre le simulacre des répétitions et celui de la séduction s’estompe peu à peu. Chaque côté du fouet détient un pouvoir sur l’autre, c’est le propre de la relation SM. Par le jeu des focales et des valeurs de plans, Polanski traduit presque imperceptiblement cette inversion des positions de domination et de soumission tour à tour occupées par Thomas et Vanda. Avec deux acteurs, un décor et aucune ellipse, il nous arrache ainsi à la scène de théâtre en utilisant à la perfection les moyens du cinéma, plus encore que dans son précédent Carnage.

Mais alors qu’il transcende les planches et gagne sur le plan formel, le film ne parvient pas à dépasser la question de la représentation et du jeu de rôles lorsqu’il cherche à s’ouvrir au rapport amoureux dans son acception la plus large. La faute à une re-théâtralisation dans la dernière partie du film, et ce même si la musique d’Alexandre Desplat qui couve pendant près de 90 minutes explose dans un final grandiose au grotesque assumé. Sans doute aussi parce que les enjeux perdent en intensité lorsque les positions entre manipulateur et manipulé sont définitivement tranchées. Pimentée par la charge érotique que dégage Emmanuelle Seigner, une atmosphère agréablement fantastique continue heureusement de planer jusqu’au bout du film. Après le dieu du carnage et la déesse de l’amour, attendons la troisième pièce de ce qui commence à ressembler à une trilogie théâtrale consacrée aux pauvres jouets pulsionnels que nous sommes, en espérant qu’elle soit au moins aussi bien gaulée que cette Vénus-là.

En salles depuis le 13 novembre.

2013. France / Pologne. 1h35. Réalisé par Roman Polanski. Avec Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric.

 

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