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La nymphe et la mouche (critique de Nymphomaniac volume 1, de Lars von Trier)

La nymphe et la mouche (critique de Nymphomaniac volume 1, de Lars von Trier)

Note de l'auteur

Première partie d’un portrait de femme sur 50 ans de consommation sexuelle frénétique. Suffit-il de se définir comme sex addict pour conférer une morale à la dépravation ? Lars von Trier est-il complètement obsédé ? Dieu se trouve-t-il dans le caniveau ? Et l’amour dans tout ça ? Réponses (peut-être) dans le volume 2…

Un homme solitaire, philosophe et amateur de pêche à la mouche, ramasse une femme gisant dans le caniveau d’une ruelle suintante et poisseuse. Elle s’appelle Joe et elle est blessée, amochée. L’homme l’invite chez lui pour la réconforter et la soigner. Elle lui raconte comment elle en est arrivée là, reprenant le fil d’une vie entièrement vouée au sexe. Tout a commencé à l’âge de deux ans…

La passion dévorante de Joe est à la fois sa faiblesse (elle ne fait rien d’autre de sa vie) et sa force (son indifférence aux dégâts qu’elle peut provoquer autour d’elle la protège, elle est blindée). Le film oscille entre ces deux aspects au long de cinq chapitres parfois émouvants et souvent drôles, dans un étonnant mélange de trash intellectualisé.

Misogyne ou féministe, transgressif ou pudibond, roi de la provoc ou maître dans l’art du cru… Difficile de trancher dans le Lars, en tout cas depuis que le cinéaste semble moins inspiré par les personnages de saintes putains à la Bess McNeill que par les sorcières vénéneuses affublées d’un pronom en guise de patronyme, au risque de représenter une idée de LA femme davantage qu’un “simple” personnage. Car si dans Breaking the Waves le personnage d’Emily Watson baisait à tort et à travers dans un esprit certes sacrificiel mais débordant d’amour, avec Antichrist et l’affrontement de Elle (Charlotte Gainsbourg) et Lui (Willem Dafoe), le sexe est clairement devenu anxiogène et mortifère. C’est à nouveau le cas dans Nymphomaniac volume 1, et pourtant cette première partie du diptyque est loin d’être sinistre. Avec son casting quatre étoiles, le Danois déjanté nous balade dans une sorte de roller coaster du sexe, alternant montagnes orgasmiques et descentes de panique aux tréfonds de la débauche.

© Christian Geisnaes

Cette virée au royaume de la jouissance pour elle-même (à moins que…) est aussi une revisite de la matière cinéma selon Lars von Trier. Nymphomaniac est même, mine de rien, un film-somme, un patchwork formel brillantissime allant du train d’Europa à l’hôpital de The Kingdom, des jump cuts immersifs du style Dogme95 façon Les Idiots (voir la fabuleuse séquence avec Uma Thurman) à la distanciation forcée de Dogville, jusqu’à un clin d’œil discret à Epidemic, ce faux petit film qu’on a parfois tendance à oublier.

Ultra symboliste, contradictoire et outrancier, ce premier tome de la vie de Joe donne quand même bien envie d’en voir et d’en savoir plus. La frustration qu’impose la partition en deux volumes expurgés des scènes les plus hard (le film en un seul morceau était censé durer près de 5h30) et la désagréable impression conséquente que le distributeur, avec apparemment l’aval de l’auteur, prend un peu les spectateurs pour des pigeons en pariant que ceux qui aiment paieront bien un second billet, ne nous décourage pas. Rendez-vous dans moins d’un mois pour la suite.

 

En salles depuis le 1er janvier.

2013. 1h50. Réalisé par Lars von Trier. Avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgård, Stacy Martin, Shia LaBeouf, Christian Slater, Jamie Bell, Uma Thurman, Connie Nielsen

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