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Le mot et la chose (critique de Nymphomaniac Volume 2, de Lars von Trier)

Le mot et la chose (critique de Nymphomaniac Volume 2, de Lars von Trier)

Note de l'auteur

A la fin de Nymphomaniac volume 1 consacré aux jeunes années de Joe on se demandait, aguichés, où tout cela pouvait bien nous conduire. Toujours brillamment mise en scène et interprétée, cette seconde partie ne se cache plus derrière un écran de provocation mais nous éclaire sur le véritable sujet du film : la provoc elle-même, celle que von Trier a l’habitude de pratiquer et que certains ont coutume de lui reprocher.

Dans les premières minutes de Nymphomaniac Volume 1, sorti en salles début janvier, Seligman (Stellan Skarsgård) découvrait Joe (Charlotte Gainsbourg) battue et laissée pour morte dans une ruelle sordide. Il la ramenait chez lui pour lui offrir une boisson chaude et une oreille attentive. Joe se mettait à lui raconter sa vie entièrement vouée au sexe, partant de sa découverte du plaisir pour déployer au fil des ans un appétit sexuel de plus en plus insatiable. A la fin de ce Volume 1, arrivée à la moitié du récit de sa vie, Joe atteignait une sorte de pic de consommation sexuelle. Un seul choix s’offre désormais à elle : se montrer suffisamment créative pour rester stimulée ou, au contraire, se délivrer de son addiction par une ferme abstinence.

© Concorde Filmverleih GmbH

Joe explore d’abord la première option et fait preuve d’une certaine imagination, par exemple en jouant avec ses couverts au restaurant ou en rencontrant des “hommes dangereux”. Cette piste tourne très vite à la farce et désamorce d’emblée les enjeux installés dans le Volume 1. Toujours à la poursuite de sensations nouvelles, elle établit ensuite une relation sadomasochiste avec l’étrange K (Jamie Bell) qui est au cœur du film et en constitue le meilleur. Lars von Trier y détaille soigneusement les aspects procéduraux d’une relation SM contractuelle, avec tout ce que les rituels de mise en place peuvent comporter de laborieux et déshumanisants. La froide méticulosité employée par le cinéaste pour observer les rapports entre Joe et K aboutissent finalement au même résultat que l’humour véhiculé par les première séquences du film, celui de dédramatiser les situations, de nier la portée transgressive du comportement de Joe et celle du film lui-même qui est, rappelons-le, un film de cul apparemment débarrassé de ses scènes les plus crues. Mais qui, cela dit, reste assez chaud quand même.

© Christian Geisnaes

La provocation érigée en étendard, voici donc le véritable enjeu d’un film qui prétend brocarder l’esprit bien-pensant et puritain. Et si d’aventures nous étions arrivés à cette conclusion par le truchement d’un délire interprétatif, l’option rehab testée par Joe nous met le doigt dessus. “Hello, my name is Joe and I’m a nymphomaniac”, comme dans tous les groupes de parole, il s’agit d’être sincère si on veut que ça fonctionne. Pourtant, dès qu’elle prononce cette première phrase simple, sincère et porteuse d’espoir, ses camarades d’addiction lui reprochent le mot employé pour parler de la chose qui les réunit. Ainsi, il ne faudrait pas dire “nymphomane” mais “sex-addict”. Autant que celle de son personnage, la diatribe qui s’ensuit est celle d’un cinéaste qui revendique le droit d’aborder tous les sujets comme il l’entend et, c’est vrai, tel est le droit inaliénable de l’artiste. On en connaît d’autres, artistes confirmés ou comiques autoproclamés, qui déplacent les foules pour moins que ça. Grand spécialiste de la balle tirée dans le pied, Lars von Trier lui-même fut tricard à Cannes pour un de ses débordements verbaux dont il a le secret, sabordant les chances de Palme d’or de son magnifique Melancholia.

© Concorde Filmverleih GmbH

Alors fallait-il, sous couvert de poursuivre l’étude des névroses féminines qui l’habite depuis trois films, que Lars von Trier fasse un film pour tester les limites de la provocation ? Dans la mesure où les mots se diluaient dans les très belles scènes du Volume 1, nous aurions pu le penser. En découvrant que le Volume 2 ressemble à une tentative de justifier des excès qui, pour la démonstration, touchent au grotesque et à la turlupinade (le clin d’œil appuyé à la séquence d’ouverture d’Antichrist), il y a de quoi être beaucoup plus sceptique.

 

En salles depuis le 29 janvier.

2013. Danemark / Allemagne / France / Belgique / Grande-Bretagne. 2h05.

Réalisé par Lars von Trier. Avec Charlotte Gainsbourg, Stellan Skarsgård, Stacy Martin, Willem Dafoe, Shia LaBeouf, Jamie Bell, Mia Goth, Jean-Marc Barr, Udo Kier

Nymphomaniac (2013) – Official Trailer [VO-HD] par Eklecty-City

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