#Critique Fossiles de rêves

#Critique Fossiles de rêves

Note de l'auteur

Bien que sorti en début d’année, je voulais revenir sur le recueil d’histoires publié par l’éditeur Pika dans sa collection Pika Graphic. Fossiles de rêves compile les premiers travaux de l’immense et irremplaçable Satoshi Kon. Si on connaît l’homme pour ses chefs-d’œuvre cinématographiques que sont Perfect Blue, Tokyo Godfather ou encore Paprika, on le connaît beaucoup moins pour ses mangas. Et pourtant, l’auteur compte à son actif quelques œuvres d’importance qui sont autant de facettes de sa personnalité complexe et de son génie indéniable. Que ce soit avec Opus ou Seraphim 266613336Wings, deux titres inachevés, Satoshi Kon tente de repousser ses moyens d’expression et de creuser ses obsessions. Si Fossiles de rêves n’a pas l’aspect méta de l’un, ni la complexité géopolitique de l’autre, il n’en reste pas moins intéressant dans sa diversité thématique et graphique. Cette parution parachève la disponibilité quasi intégrale des mangas de l’auteur en France, en attendant la publication de World Apartment Horror, un jour peut-être…

 

De la SF, des tranches de vie, du sport, du récit historique, des histoires de fantômes ou encore des contes de Noël, Fossiles de rêves est une œuvre-somme. La première parution de l’ouvrage au Japon remonte à 2011 et c’est donc six ans plus tard que le public français et les fans de l’auteur peuvent le découvrir. Après Casterman avec Kaikisen, retour vers la mer et Imho avec Opus et Seraphim, c’est maintenant au tour de Pika de s’offrir un bout de l’œuvre du maître. Si on a l’habitude de voir l’auteur s’épanouir dans des récits labyrinthiques, dans lesquels rêve et réalité s’interpénètrent, on ne connaissait pas vraiment ses premiers récits aussi divers qu’intrigants. Il faut bien les 414 pages du volume pour contenir pas moins de quinze histoires courtes. Sous leur apparence parfois faussement anecdotique, toutes ces histoires sont annonciatrices des travaux futurs de l’auteur. Dès la première, Sculpture, on reconnaît en un instant, l’influence de Katsuhiro Ōtomo sur son travail. Un récit SF, quelque part entre Rêves d’enfants et Akira, tous deux d’Ōtomo et qui fait écho à deux autres récits très Ōtomiens. D’un côté, Les Prisonniers, premier essai de Satoshi Kon, qui met en scène une société futuriste ultra-fliquée et totalement robotisée. De l’autre Pique-Nique, histoire figurant dans le livre Akira World, publié en 1988 à l’occasion de la sortie du film et dans lequel l’auteur explore une autre facette de Neo-Tokyo. C’est d’ailleurs le seul récit à être en couleur. Ajoutez à cela l’incroyable Au-delà du Soleil et la course-folle d’une mamie sur son lit d’hôpital, rappelant furieusement l’anime Roujin Z, produit par Ōtomo, trois ans plus tôt et sur lequel Kon a travaillé et vous comprendrez la place privilégiée de l’auteur d’Akira dans le travail de Satoshi Kon.

 

Mais, Fossiles de rêves nous permet également de découvrir d’autres facettes de l’auteur à travers des histoires comme Remue-ménage et Les Enfants de la balle. Mettant de côté la SF et le fantastique, il se focalise sur le milieu du base-ball dans deux récits assez différents par leur ambiance. En quelques cases seulement, le mangaka parvient à planter un décor, une ambiance et donner vie à ses personnages. Il dévoile une capacité à changer facilement de registre passant de la gravité à la légèreté, du récit d’anticipation à un instantané de vie. Avec Les Kidnappeurs mais également Joyful Bell, l’auteur semble annoncer les prémices de son long-métrage Tokyo Godfather, tandis qu’avec le somptueux La Bête, il nous plonge dans le Japon médiéval, une exploration historique qui n’est pas sans rappeler un autre de ses films, Millenium Actress. C’est d’ailleurs très certainement sur ce récit que le style graphique de Kon explose. La composition de ses planches ainsi que l’élégance de son trait transforment chaque page en véritable tableau. Le mangaka jongle entre moments contemplatifs et scènes d’action brutales, atteignant un tout autre niveau de narration et plongeant le lecteur en immersion dans le récit. Dans un tout autre registre, l’auteur joue de nouveau avec les contrastes, cette fois-ci, épouvante et humour. Les Invités confronte une famille japonaise traditionnelle à une bande fantôme dans une histoire aussi drôle qu’atypique.

 

À travers tous ses récits, Satoshi Kon croque avec une certaine tendresse les travers de notre société contemporaine, que ce soit la notion de professionnalisation dans un milieu ou encore l’abandon des anciens par la jeune génération. Mais il va plus loin puisque avec Sculpture ou Les Prisonniers, il dresse un portrait sombre et glaçant des villes de demain, dans un futur dystopique. Sur la forme, l’influence de Katsuhiro Ōtomo est omniprésente et cela n’a finalement rien d’étonnant quand on sait que Kon a bossé avec lui sur différents projets. Le trait se rapproche fortement de celui de son mentor sans pour autant l’égaler. Toutefois, on remarquera sur certaines histoires, les intentions cinématographiques de l’auteur, à travers la fluidité de son découpage, les angles de vue et le mouvement qu’il insuffle à ses planches. Fossiles de rêves est un recueil assez hétérogène, une incursion dans une œuvre foisonnante qui offre quelques clés pour appréhender les futurs travaux de l’artiste. Un ouvrage indispensable pour tous fans de l’auteur/réalisateur et que l’éditeur Pika a eu la bonne idée de publier. Merci pour ça ! Ne reste plus qu’à mettre la main sur World Apartment Horror. Allez les gars, on croit en vous !!!

 

Fossiles de rêves
De Satoshi Kon
Édité par Pika 

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