#Critique Good Time : monde sous acide

#Critique Good Time : monde sous acide

Note de l'auteur

Dans un Hollywood toujours plus enclin à l’aseptisation et l’autocensure, le cas des frères Safdie est définitivement à part. Ils atteignent, avec Good Time, la quintessence d’un style incisif, brutal et singulier.

Lorsqu’on observe une sélection cannoise, le classicisme côtoie souvent la curiosité cinématographique, le film social pouvant se lier au long métrage psychédélique. Good Time appartient évidemment au second cas et pour le meilleur, tant l’atmosphère délurée de cette production semble venue d’ailleurs, comme la promesse constante d’une vraie expérience de cinéma. Dans un New York aussi trash que méconnaissable, Constantine vagabonde avec son frère, Nicolas, atteint de déficience mental. Après un braquage de banque raté, « Nick » est arrêté et transféré dans un institut spécialisé. « Connie » tente alors de payer sa caution mais, se heurtant à des rouages incontrôlables, se voit obliger de le faire évader.

Au fil des pérégrinations de Constantine, on assiste, halluciné, à une descente aux enfers qui rappelle celle du personnage de Ryan Gosling dans Only God Forgives du formaliste Winding Refn. Pourtant, c’est du côté du réalisme brutal de Martin Scorsese (remercié dans le générique) que s’orientent les frères Safdie, une fratrie d’auteurs telle une anomalie à Hollywood. Leur style, froid, trash et percutant, approche le psychédélisme quasi transcendantale, embrassant pleinement l’expérimentation grâce à un ton électrisant et inspiré du matérialisme cru du cinéma 80’s. Entre After Hours et Dog Day Afternoon, l’influence de cinéastes comme Scorsese ou Sidney Lumet est mixée avec une envie d’évoluer vers une forme prototypique de cinéma.

En cela, A24, nouveau studio méconnue, promet une micro-révolution dans un Hollywood enclin à tout aseptiser. Fondée en 2012 à New York, la compagnie s’est illustrée avec des productions comme Enemy, Under the Skin ou encore Moonlight, primé à l’oscar du meilleur film au début d’année. Des longs métrages peu coûteux aux propositions assez inédites dans le cinéma indépendant américain, faisant la part belle à des auteurs, tout en leur permettant d’aller jusqu’au bout de leurs idées. C’est donc logiquement que les frères Safdie se sont entendus avec A24 pour signer, avec Good Time, l’une des propositions les plus singulières de 2017.

Tout d’abord grâce à la forme, mélangeant les influences et créant un univers halluciné où les personnages sont toujours sur le fil du rasoir. Dès la scène du braquage dans l’introduction, les gros plans, les zooms, la photographie poisseuse et les rebondissements furieux font déjà du long métrage, un pur shot d’adrénaline. Condensées sur 24h, les situations semblent intenables et les rares moments de calmes sont souvent balayés d’un revers par une histoire aussi invraisemblable que jouissive. En jouant avec leur montage énergétique, les Safdie prennent également un risque au niveau d’un script peu original mais aux protagonistes suffisamment remuants pour nous entraîner dans un délire visuel complet.

De facto, Good Time s’apparente à un cauchemar psychédélique infernal dans lequel les frères Safdie et Robert Pattinson sont les flammes incandescentes. Film très exigeant (la moitié des spectateurs ont quitté la salle), il prouve, à l’instar de Nicolas Winding Refn (The Neon Demon), Harmony Korine (Spring Breakers) ou encore Lars Von Trier (Antichrist), que l’art cinématographique inspire la division, les avis partagés et les opinions fragmentées. On pourra évidemment reprocher aux cinéastes de pousser le « fucked-up » dans des retranchements à la limite du soutenables (les zooms c’est interdit depuis l’après-guerre) mais la prise de risque est tellement belle, grande et insensée que l’auteur de ces lignes est forcé d’être enthousiaste. Logiquement boudé par le public, Good Time marquera d’une large empreinte les sorties de 2017 et se glissera à coup sûr, dans les top de fin d’année.

Good Time
Réalisé par Ben et Joshua Safdie
Avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh
Sortie en salles le 13 septembre 2017

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