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#Critique : Grace de Toronto (Alias Grace / minisérie / CBC / Netflix)

#Critique : Grace de Toronto (Alias Grace / minisérie / CBC / Netflix)

Note de l'auteur

Alors que le succès de The Handmaid’s Tale (toujours visible sur OCS Go) est encore dans tous les esprits, voici venir une autre adaptation d’un roman de Margaret Atwood. Toutefois, il n’est pas question de dystopie dans Alias Grace mais d’un double meurtre basé sur des faits réels au mitan des années 1800. Cette magistrale adaptation soulève néanmoins des thématiques qui restent, là encore, furieusement contemporaines.

En 1843, Grace Marks est reconnue coupable de meurtre à l’âge de 16 ans. Cette servante officiant dans une propriété de la province canadienne de l’Ontario aurait participé à l’assassinat de son employeur, Thomas Kinnear, ainsi qu’à celui de sa gouvernante, Nancy Montgomery. James McDermott, son – supposé – complice, est pendu et Grace se voit condamnée à la prison à perpétuité. De nombreuses années plus tard (dont un long passage à l’asile), un mystérieux docteur en provenance des États-Unis est chargé d’évaluer la prisonnière…

Tout comme The Handmaid’s Tale, Alias Grace est un projet qui aura été difficile à faire aboutir. Captive (son titre français) est publié en 1996 et Sarah Polley est tellement éprise par le neuvième roman de sa compatriote canadienne qu’elle décide de lui écrire pour en obtenir les droits d’adaptation. Atwood refuse. Il faut dire que Polley n’a alors que 17 ans et l’actrice (à la carrière déjà bien remplie il est vrai) ne se muera en scénariste et réalisatrice de films indépendants (Away from Her, Take This Waltz) que bien plus tard.

Mais Polley ne peut se défaire de ce récit et Atwood lui donne finalement son accord en 2009. Le projet est d’abord envisagé comme un film. Jodie Foster et Cate Blanchett sont un temps attachées à l’adaptation. Polley prend néanmoins le temps qu’il faut et ne veut surtout pas s’engager sans avoir les moyens de ses ambitions. CBC (le service public canadien) accepte de financer le principe d’une minisérie, mais Polley trouvera de quoi boucler son budget grâce à Netflix.*

Le résultat est sublime. La mise en scène, confiée à Mary Harron (American Psycho), est saisissante. Les décors (notamment une séquence à bord d’un voilier dans le premier épisode) et la richesse des objets d’époque entrevus exercent une franche fascination.

Bien que l’environnement soit très distinct, la proximité avec The Handmaid’s Tale est évidente. Les deux héroïnes principales d’Atwood exercent le métier de domestique pour commencer. Surtout, les deux œuvres proposent des points de vue féminins forts dans des contextes patriarcaux hostiles.

Mais ce n’est pas le seul enjeu d’une série qui s’inscrit résolument dans son époque. Grace est une immigrée nord-irlandaise et Polley de rappeler que l’accueil réservé aux réfugiés n’est pas plus enviable de nos jours.
Parallèlement, la société canadienne d’alors est secouée par une révolution de classes. Le récit de Grace, par sa propre trajectoire et celle des personnages qui l’entourent, reflète toute l’absurdité des différentiels sociaux de l’époque.

Enfin, le sel d’Alias Grace consiste en un mystère savamment entretenu. L’ambiguïté d’une femme, dont on ne sait pas vraiment le périmètre de la culpabilité, traverse de part en part le texte d’Atwood. La minisérie maintient admirablement cet équilibre par la performance de son actrice. Sarah Gadon (vu récemment dans 11.22.63) est brillante dans un rôle où elle maintient la subtile sagacité d’une femme que la forte personnalité aura desservi lors de son procès.

Il en ressort une adaptation tout aussi nécessaire que ne peut l’être sa grande sœur, The Handmaid’s Tale. Pourtant, engluée dans le nuage marketing d’une Stranger Things, Netflix France ignore complètement la sortie sur son réseau d’une telle pépite (qu’elle a pourtant financé…). Il faut croire que ce serait dommage de mettre en avant une proposition forte et ambitieuse…

*: Le lancement de la série au Canada fut accompagné d’une polémique. De vives critiques ont suivi l’annonce par le gouvernement selon laquelle Netflix ne serait toujours pas imposée au pays de la feuille d’érable. En réponse, la firme de Los Gatos s’est engagée à poursuivre ses investissements auprès des sociétés de production canadiennes.

ALIAS GRACE / CAPTIVE minisérie en six épisodes,
disponible sur Netflix dès le 3 novembre.
Série créée et écrite par Sarah Polley.
D’après le roman du même nom de Margaret Atwood.
Série réalisée par Mary Harron.
Avec Sarah Gadon, Edward Holcroft, Zachary Levi, Anna Paquin, Paul Gross, Kerr Logan, Michael Therriault, Rebecca Liddiard et David Crononberg.
Musique originale de Jeff Danna.

Visuels © Halfire Entertainment & Tangled Productions.
(Margaret Atwood herself sur l’image intermédiaire)

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