#Critique Grave

#Critique Grave

Note de l'auteur

Une jeune étudiante fait l’apprentissage du cannibalisme. Entre teen movie et film gore, un gros prout arty, prétentieux et lourdingue. Indigestion en perspective.

 

C’est un des plus beaux plans marketing de l’année. Depuis le festival de Cannes, le storytelling autour du film choc Grave nous raconte la belle histoire de Julia Ducournau, 32 ans, une grande jeune femme blonde, Perfecto et lunettes noires, qui va « manger le cinéma français » (on a connu Serge Kaganski, des Inrocks, plus inspiré). Son papa est dermato, sa maman gynéco (d’ou son intérêt pour le corps humain dans tous ses états, CQFD). Elle adooore David Cronenberg et signe le shocker de l’année, une histoire de… cannibalisme. Depuis, le marketing a fait buzzer autour du supposé évanouissement de deux spectateurs au festival de Toronto (c’est insoutenable !). Le film est passé triomphalement par L’Étrange Festival et la presse dans son ensemble (spécialisée comme La 7ème obsession jusqu’à la presse féminine) multiplie les papiers dithyrambiques et les interviews de Julia Ducournau. En gros, la jeune femme révolutionne le cinéma de genre français (euh, ça existe ?), fait du « genre elevated », entendre du cinéma de genre d’auteur, avec un supplément d’âme, LE nouveau filon des producteurs. Trêve de suspens, Grave est une imposture, un truc malin pour choquer le gogo, une machine à buzz pas vraiment sincère. Pour résumer ma pensée, cet objet maladroit qui tente de faire le grand écart entre Trouble Everyday de Claire Denis et La Crème de la crème, le nanar de Kim Shapiron est un gros prout arty.

 

GraveVoici le pitch : Justine, 16 ans, jeune végétarienne, arrive sur le campus d’une école vétérinaire. Lors d’un bizutage, elle est contrainte par sa sœur délurée d’ingérer un rein de lapin. Elle entre alors dans une étrange phase de mutation… Elle se met à manger de la viande, saignante, de préférence, jusqu’à déguster un petit morceau de chair humaine, juste un doigt. Avant de passer au plat de résistance, la-scène-insoutenable-radicale-clou-du-film-attention-les-yeux-ça-va-choquer-dans-les-chaumières. Et… c’est tout !

 

Grave n’est pas Cannibal Holocaust. Issue de la Fémis, Julia Ducournau cite copieusement dans ses interviews Sade, Freud, Lévi-Strauss, Francis Bacon ou David Cronenberg. Le film d’horreur qui tâche, très peu pour elle, on est dans le film d’auteur, coco, et la demoiselle a des lettres ! Son idée : faire passer des messages. Tout est donc surligné, plombé par les métaphores. L’héroïne de Grave s’appelle donc Justine, et là, tu comprends que le film va être léger comme une vanne de Jean-Marie Bigard. Le plaisir de la chair (ah ah) est donc une métaphore de l’éveil du désir ! Le cannibalisme, la pulsion dévorante pour le corps de l’autre, comme une métaphore horrifique de l’acte charnel. Bon, je vous rassure, ça ne va pas plus loin et le film reste d’une bêtise abyssale. Ducournau aime Cronenberg, mais elle n’a pas le regard, la profondeur, l’originalité du maître canadien. Elle se contente de regarder les corps d’adolescents, l’éveil sexuel, capte quelques détails grotesques (l’épilation, cheveux régurgités…). Elle balance aussi – paraît-il – quelques réflexions sur les réseaux sociaux, les phobies, la transgression, la féminité… Comme il faut meubler, elle écrit son film comme un teen movie dégénéré, avec comme modèle le nullissime La Crème de la crème. Il faut donc se farcir d’interminables scènes de campus, de bizutage, de discussions débiles entre étudiants. À l’arrivée, on se retrouve avec un film vide, débile, gonflé aux scènes transgressives à deux balles, une œuvre prétentieuse, qui semble seulement guidée par le désir de choquer. Quand tu penses à la vision du cannibalisme de Nicolas Winding Refn dans The Neon Demon ! Ducournau saupoudre quelques scènes avec un humour bienvenu comme la réplique « Tu as une goût de curry » que balance une des cannibales à sa victime, mais le final humoristique, dans le plus pur style E.C. Comics, tombe à plat.

 

grave3Sur le plan de la mise en scène, Grave est vraiment une horreur ! L’image du chef op’ Ruben Impens (La Merditude des choses) est atroce, la bande-son ratée, les faux raccords innombrables, la direction des acteurs pour le moins approximative… Bref, ça pique les yeux. Deux scènes s’élèvent néanmoins un peu au-dessus du niveau de la mer : quand la jeune femme provoque des accidents de voitures pour boulotter les chauffeurs et la séquence de la dégustation finale. À l’arrivée, c’est aussi passionnant que de regarder son papier peint.

Il y a deux mois, l’épatant Éric Cherrière a sorti Cruel, une relecture hallucinante du film de serial killer. Cet excellent film, d’une noirceur absolue, est sorti dans l’indifférence générale et a vite disparu des écrans. Qu’un truc préfabriqué et vain comme Grave décroche la timbale n’en finit pas de me surprendre.

 

Grave affiche

Grave
Réalisé par Julia Ducournau
Avec Garance Marillier, Naït Oufella

 

 

 

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