#critique Hellblade: Senua’s Sacrifice

#critique Hellblade: Senua’s Sacrifice

Note de l'auteur

Abonné aux productions triple A, Ninja Theory n’aura pas forcément marqué les foules avec ses trois titres connus : Heavenly Sword, Enslaved: Odyssey to the West et le reboot de Devil May Cry, DmC. Si les ventes de ces jeux n’ont pas été faramineuses, le studio se détache par des mécaniques et une esthétique singulière, parvenant à attirer un petit public d’aficionados (dont moi). Alors quand débarque Hellblade: Senua’s Sacrifice, titre indépendant sans gros studios derrière, mettant en scène une aventurière plongée dans les entrailles de la mythologie nordique, ça a de quoi faire frétiller la moustache.

Vol au-dessus d’un nid de dragons

Hellblade_ Senua's Sacrifice™_20170810003313Hellblade: Senua’s Sacrifice narre l’histoire d’une guerrière celte, Senua, dont sa seule préoccupation est de pénétrer à l’intérieur de Hel, les enfers nordiques, pour y retrouver son bien-aimé et le libérer. La tête de son chéri accroché à sa ceinture et munie de sa fidèle épée, elle va devoir affronter les horreurs que les dieux mettront sur son chemin. La petite originalité concerne l’état mental de votre personnage : Senua est atteinte de psychoses et de paranoïa, une vraie maladie pour elle, mais considérée comme une malédiction pour le reste de sa tribu. Libre à vous de plonger dans les hallucinations et les peurs les plus profondes de l’héroïne, afin d’affronter les terribles monstres qui l’ont hantée durant toute sa vie et ont fait de son existence un enfer, et dont la seule lueur d’espoir au fin fond des ténèbres fut son aimé Dillion.

Hellblade_ Senua's Sacrifice™_20170811162930Le but premier de Ninja Theory, via cette aventure, est de proposer une expérience sensitive en immersion totale pour ressentir soi-même ces troubles mentaux. Peur du noir ou du feu, visions troubles ou angoisses permanentes jusqu’à l’automutilation, Hellblade n’hésite pas à aller très loin pour n’omettre aucun détail et retranscrire ces maladies bien réelles. Pour immerger le joueur, il est fortement conseillé de lancer la partie un casque vissé sur les oreilles et profiter d’une technologie audio binaurale, qui permet au sound design de gérer la spatialisation du son. Le résultat est bluffant : les voix qu’entend Senua ont l’air de résonner dans votre tête. Des conseils avisés de Druth, le sage fou banni du village, à la narratrice commentant votre aventure, en passant par des chuchotements inquiétants ou apaisants pouvant mettre en doute votre progression, le sound design est une merveille et rend l’expérience à la fois terrifiante et réconfortante. Le joueur n’est jamais tranquille, mais l’équilibre est tel qu’on ne se sent jamais agressé.

Hellblade_ Senua's Sacrifice™_20170811173248L’idée de génie est de se servir de ce système pour se passer totalement d’interface. Lors des combats, il faudra faire attention aux voix avertissant qu’un ennemi est sur le point de frapper dans notre dos pour réagir instinctivement. De même, celle de Druth donnera les indices nécessaires pour résoudre les énigmes, non sans cristalliser la narration au sein des multiples stèles qui apportent un plus sur le background. À la manière de The Witness, Senua devra ouvrir certaines portes en trouvant la forme de runes dans l’environnement qui l’entoure. Là aussi, tout est fait pour symboliser la psychose du personnage, en se servant de sa capacité à percevoir des symboles partout, même là où il n’y en a pas, afin de créer des mécaniques de jeu intelligentes. C’est aussi ludique que pertinent dans le propos.

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Hellblade_ Senua's Sacrifice™_20170812183844Au cœur des ténèbres

Le studio n’hésite pas à multiplier les effets de style pour symboliser la folie de son personnage, toujours grandissante. Effets de flou, artefacts lumineux, jeux d’illusions constants, liés à la caméra, autant de techniques pour suggérer la perte de repères de Senua, affrontant ses peurs les plus profondes. Hellblade n’est pas spécialement long (7 à 8 heures) mais les longues sessions sont déconseillées, l’aventure étant d’une noirceur abyssale et d’un nihilisme assez déroutant. Les visions cauchemardesques ou les séquences de folies peuvent paraître anxiogènes, surtout quand on les enchaîne à la vitesse de l’éclair. On pense sans mal à ce passage où, guidé par la voix de Dillion, Senua doit avancer dans une obscurité totale, ne discernant que quelques vagues formes dans le lointain, effleurant de justesse des créatures difformes dont les grognements atroces feraient frémir même le plus courageux des joueurs. Sur ce terrain, Ninja Theory a réussi un véritable coup de maître : faire en sorte que le joueur incarne un personnage qui a littéralement sombré dans la psychose, luttant pour affronter ses plus grandes peurs.

Hellblade_ Senua's Sacrifice™_20170812190203Pour arriver à ce résultat, Hellblade peut se targuer de proposer des graphismes majestueux pour un jeu que l’on peut qualifier d’indépendant. Certes, il n’est peut-être pas aussi soigné que d’autres sur certains points, mais rivalise clairement avec les cadors du genre. Le contexte de la mythologie nordique n’est pas anodin, puisqu’en plus de placer ces thèmes compliqués à aborder dans une époque où ce genre de maladie était perçu comme une menace, cet aspect permet aussi toutes les folies artistiques. Macabre, glauque et sans pitié, le visuel de Hellblade tape dans la fantasy de John Millius ou le Treizième Guerrier de McTiernan pour l’aspect poisseux de l’antre des Wendolls. Les combats se transforment en véritables duels, où Senua devra observer ce qu’il se passe autour d’elle sans perdre de vue son adversaire. Les actions possibles sont simples : entre coup faible et fort, parade, esquive et contre-attaque, ils ont le mérite d’être sacrément efficaces même si on aurait aimé plus de variétés dans les situations, faisant des joutes une routine redondante sur la fin de l’aventure.

L’autre atout du titre est sans nul doute Melina Juergens, l’actrice utilisée pour la motion capture du personnage de Senua. Ninja Theory a une solide réputation dans l’animation faciale de ses protagonistes, et il fallait bien une technologie au top pour une guerrière atteinte de troubles mentaux. Si on peut reprocher une volonté de trop relever la lèvre supérieure jusqu’à montrer constamment sa dentition, le boulot abattu est remarquable et permet de proposer des cinématiques bluffantes et tétanisantes, la caméra n’hésitant pas à changer de point de vue pour devenir extérieure à la scène, voire carrément actrice lorsque le regard de Senua croisera le vôtre à de multiples reprises, donnant l’impression au joueur de faire partie intégrante de l’aventure et des voix qu’elle entend.

Hellblade_ Senua's Sacrifice™_20170812194600Finalement, le seul défaut de Hellblade: Senua’s Sacrifice sera sur les séquences pures de gameplay, qui ne parviennent pas à cacher un manque de variété, ce qui peut parfois sortir le joueur de l’immersion où il est plongé en lui faisant constater les limites du gameplay. La petite polémique autour du game over définitif et de la perte de la sauvegarde si Senua meurt trop souvent est une vraie bonne idée, et met constamment le joueur sous tension, mais n’efface pas la redondance des situations de combats, notamment sur la fin, ainsi qu’un recyclage d’énigmes qui sent la pointe d’accélération dans les derniers mois de développement. Mais cela touche finalement très peu l’efficacité du récit et l’immersion totale du joueur dans la tête de Senua. Ninja Theory a réussi une véritable prouesse, celle d’aborder les thématiques taboues de la folie tout en l’ancrant dans un contexte singulier de fantasy pour lui donner encore plus de caractère. Certes, ce n’est pas parfait, mais il serait dommage de louper une telle proposition qui réussit à tenir son pari de bout en bout, surtout quand c’est aussi sincère. On en redemande.

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Hellblade: Senua’s Sacrifice

Développeur : Ninja Theory
Prix : 30 euros
Machine : PLAYSTATION 4 / PC

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