O’ Loser (critique de Inside Llewyn Davis)

O’ Loser (critique de Inside Llewyn Davis)

Note de l'auteur

Il aurait pu être Dylan. Loser magnifique, il n’est que Davis. Portrait d’un musicien new-yorkais au début des années 60, par Joel et Ethan Coen.

 

Les frères Coen font partie de ces rares cinéastes qui rendent caduque la notion de genre. Sautant allègrement du film noir à la comédie ou au western, ils combinent les codes avec un naturel éblouissant pour aboutir à une approche, sinon critique, analytique du cinéma lui-même. Dans cette démarche discrètement réflexive, parce qu’ils conservent un style bien à eux au-delà de leur éclectisme, ces méta-cinéastes se montrent les égaux de Kubrick ou Polanski. Quel que soit le genre abordé, un plan des Coen se reconnaît immédiatement. Par quel mystère ? Cela a sans doute à voir avec l’intégrité artistique. Une qualité dont fait également preuve leur personnage, Llewyn Davis, mais avec beaucoup moins de succès.

Llewyn a une très haute estime de son art, la musique folk. Pas le jazz, ni le rock ni même le folk rock, seul compte le folk. Un cap bien difficile à tenir dans les clubs de Greenwich Village au début des années 60, alors que prolifèrent les artistes de tous acabits dont bon nombre ne voient en la musique qu’un métier ou, pire, un loisir. Llewyn croit aussi beaucoup en son talent, ce qui serait un atout s’il ne faisait preuve d’un narcissisme confinant au masochisme qui lui barre la route du succès. Alors malheureux comme Ulysse, il fait un triste voyage vers son point de départ, l’échec. Les occasions à saisir ne manquent pourtant pas au cours de cette odyssée en forme de road movie en compagnie de dignes représentants de la beat generation interprétés par John Goodman et Garrett Hedlund. Intègre jusqu’au bout, Llewyn les rejette toutes, préférant laisser tomber sa guitare plutôt que de se plier aux exigences des labels. Sauf que, aussi économiquement improductif que le Dude, il est incapable de comprendre et d’affronter le monde du “vrai” travail. Tel un Larry Gopnik aspiré par la spirale kafkaïenne de A Serious Man, il n’a plus prise sur son quotidien.

Par son noble refus d’ouvrir les yeux et d’accepter le monde tel qu’il est, Llewyn Davis est donc une définition possible du loser. C’est dans la mise en scène de cette intransigeance du personnage que s’accomplit le génie des Coen, comme par exemple au fil des pérégrinations de Llewyn entre New York et Chicago. Lorsqu’il est simple passager la route défile hors-champ, et quand il prend le volant c’est pour naviguer à l’aveugle sur une route plongée dans le noir, masquée par le rideau de neige de cet hiver interminable et glacial. A l’image de Llewyn remarquablement interprété par Oscar Isaac, Inside Llewyn Davis est moins spontanément aimable que la plupart des films des Coen. La photo du chef opérateur Bruno Delbonnel est d’ailleurs mieux à même d’exprimer le caractère sombre et dépressif du personnage que celle de Roger Deakins, avec lequel les frères cinéastes travaillent habituellement. S’il est dommage que le voyage utopique de Llewyn fonctionne sur une astuce de scénario un peu trop criarde – aussi bien emballée soit-elle – qui permet de boucler la boucle, Inside Llewyn Davis recèle de nombreuses séquences de toute beauté, dont les intenses moments musicaux filmés avec un sens idéal de l’économie : une voix, un visage, un léger mouvement, jamais trop, l’essentiel.

En salles depuis le 6 novembre.

2013. France / Etats-Unis. 2h05. Réalisé par Joel et Ethan Coen. Avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake, Adam Driver, John Goodman, Garrett Hedlund…

 

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