#Critique : Jimi Hendrix – Both Sides of the Sky (Legacy/Sony)

#Critique : Jimi Hendrix – Both Sides of the Sky (Legacy/Sony)

Note de l'auteur

Jimi Hendrix est l’un des rares artistes à avoir à son actif quatre fois plus d’albums studio posthumes que ceux sortis de son vivant. On pourrait donc légitimement se demander s’il existe une limite au pillage de tombe… Cependant, si les premières compilations d’inédits parues après la mort du guitariste dans les années 70 sentaient très fort l’appât du gain, il n’en est rien des dernières productions hendrixiennes ayant vu le jour depuis une dizaine d’années, et ce Both Sides of the Sky en est un parfait exemple.

Si l’on se penche sur la page wikipedia consacrée à la discographie posthume de James « Jimi » Marshall Hendrix, on ne peut qu’être abasourdi à la lecture du petit encadré qui recense le nombre d’albums parus depuis que le voodoo child a passé la Stratocaster à gauche (ou à droite, c’est selon). Douze albums studio, vingt-cinq concerts et pas moins de vingt-sept compilations !

La Sainte Trinité

Or, tout comme il n’y a pas, il n’y aura jamais d’album 5 de Gaston Lagaffe (pas plus que d’adaptation « cinématogaffique » réussie par ailleurs), il n’y aura jamais plus de trois albums studio officiels de Jimi Hendrix ! Are You Experienced ? (1967), Axis : Bold As Love (1967), Electric Ladyland (1968) et c’est tout ! En deux petites années et trois disques, le guitariste de Seattle aura opéré une révolution artistique à nulle autre pareille, un véritable séisme musical dont les répliques se font encore sentir aujourd’hui.

Oui mais voilà, le bonhomme nous a quittés il y a maintenant 48 ans et il aurait été dommage (inconcevable ?) que les centaines d’heures d’enregistrements inédites qu’il a laissées derrière lui restent enfermées dans un coffre fort… C’était en tout cas l’avis des producteurs, ayants droit, de tous ceux qui, en fait, avaient la possibilité de tirer un certain profit de l’héritage du musicien ! Et peu importe si l’artiste aurait vu d’un mauvais œil sa musique découpée comme une pièce de boucher, compilée en dépit du bon sens, sans la moindre intention artistique, business is business, pas vrai ?

Le meilleur exemple de ce massacre reste le fameux First Rays of the New Rising Sun, qui aurait dû être le quatrième album de Jimi, sur lequel il travaillait au moment de sa disparition (des photos destinées à la pochette du disque avaient même été prises la veille de sa mort). Démembré entre divers albums aux qualités inégales (tant au niveau des versions des titres choisies que de la qualité de la production), depuis le discutable mais néanmoins historique The Cry of Love (1971) jusqu’à Voodoo Soup (1995) le bien nommé, cet album ne finira par voir le jour sous son titre original qu’en 1997 !

Quelques bootlegs jusqu’à l’officiel… Notez la grande classe du premier !

Et encore… Déjà l’objet de nombreuses contrefaçons, First Rays of the New Rising Sun dans sa réédition de 1997 est certes une tentative honorable (et sincère) de la part d’Eddie Kramer (producteur, ingénieur du son et ami proche d’Hendrix) de donner vie à l’une des plus grandes arlésiennes du rock, il n’en reste pas moins que personne ne saura jamais si ce qui devait être le successeur d’Electric Ladyland dans l’esprit de Jimi correspond bien au résultat final proposé au public.

Néanmoins, le passage du label MCA à Sony dans les années 2000 et l’implication d’Eddie Kramer dans la production des trésors cachés de Jimi Hendrix à partir de ce disque aura cela de bénéfique qu’elle marquera le coup d’envoi d’une série d’albums à l’intérêt bien supérieur à tout ce qui avait pu être publié jusque-là. Ainsi, qu’il s’agisse de Valleys of Neptune (2010), West Coast Seattle Boy (2011), People, Hell and Angels (2013) ou le petit dernier qui nous occupe aujourd’hui, on ne peut que s’incliner devant la qualité des enregistrements proposés.

Jimi Hendrix la veille de sa disparition

Both Sides of the Sky nous propose donc treize morceaux, dont certains déjà bien connus des amateurs (Stepping Stone, Lover Man, Mannish Boy, Send My Love to Linda) présentés dans des versions alternatives issues des masters originaux, à savoir exempts des rajouts divers et autre overdubs post-mortem qui polluaient nombre d’enregistrements d’Hendrix par le passé.

Hear My Train a Comin’ fait également son grand retour. Déjà présente en deux versions sur la compilation Blues (1994) ainsi que sur les trois récents albums cités plus haut, on pourrait raisonnablement se demander ce que nous apporte cette nouvelle mouture… Et c’est paradoxalement là que la magie commence à opérer !

En effet, il aura fallu attendre 2018 pour découvrir l’interprétation ultime de ce titre ! Brute de décoffrage, sombre et sensuelle, dégoulinant d’une fuzz à la fois crade et limpide, cette version incarne le blues à la manière Hendrix. Dès 2’04’’, l’homme et la guitare ne font plus qu’un et c’est presque une matérialisation concrète de la musique qui déferle entre vos oreilles ! Plus qu’une (E)xpérience, c’est presque un voyage initiatique résumé en sept petites minutes.

Au rang des bonnes surprises figurent également $20 Fine et Woodstock, enregistrées avec un Stephen Stills, alors au sommet de son art, prenant en charge les parties vocales ainsi que l’orgue sur des versions où la complicité entre les deux musiciens ne fait aucun doute. En fermant les yeux, on pourrait presque s’imaginer affalé sur l’un des canapés du studio new-yorkais où les sessions eurent lieu, tant l’impression de plaisir mutuel transpire de chaque note jouée par l’improbable tandem.

Johnny Winter & Jimi Hendrix circa 1968

Autre invité de marque, le regretté Johnny Winter pose son inimitable slide sur le Things I Used to Do de Guitar Slim, un blues certes classique mais illuminé par la complémentarité du jeu des deux guitaristes… L’immense Lonnie Youngblood passe également une tête (et son saxophone) sur Georgia Blues pour un bœuf bien saignant où les saveurs traditionnelles du blues sudiste se retrouvent savamment pimentées par un Hendrix stratosphérique.

À noter également l’instrumental Jungle, bien connu des nostalgiques du film Woodstock puisqu’il s’agit de la musique qui accompagne le générique de fin, ainsi que le mystique Cherokee Mist, hommage psychédélique à l’héritage amérindien du musicien, hanté par un sitar obsédant semblant répondre aux feedbacks surnaturels de la Stratocaster du maître.

Au final, Both Sides of the Sky est une réussite complète, cela ne fait aucun doute. Cohérent, musicalement époustouflant, doublé d’une production à la hauteur du génie de Jimi Hendrix, cet album remplit parfaitement son office, à savoir pérenniser la mémoire du guitariste légendaire sans trahir son héritage. Et nourrit nombre de fantasmes… Combien d’enregistrements de cette qualité encore à découvrir dans le futur ? D’après Kramer, il s’agirait ici des derniers… Plaise aux dieux de la six cordes qu’il n’en soit rien !

Jimi Hendrix – Both Sides of the Sky
Édité par Sony Music
Sortie le 9 mars 2018

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