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#Critique La fluidité des convictions (The Man in the High Castle / S1 / Amazon)

#Critique La fluidité des convictions (The Man in the High Castle / S1 / Amazon)

Note de l'auteur

Alors que la saison 2 de The Man in the High Castle se dévoile enfin – à partir d’aujourd’hui* – pour les abonnés français à Prime Video, retour sur la première saison de cette adaptation réussie et pertinente de l’œuvre de Philip K. Dick.

Genèse

The Man in the High Castle est progressivement devenue l’étendard d’Amazon. Tout comme sa concurrente Netflix, la firme de Seattle ne communique pas sur ses audiences, mais lorsque la série fit ses débuts outre-Atlantique fin 2015, Amazon ne pouvait s’empêcher de préciser que Bosch – première série dramatique maison – avait été supplantée. Depuis, le phénomène s’est confirmé puisque le récent lancement de la saison 2 aurait occasionné le plus fort week-end enregistré par le service de vidéo à la demande par abonnement.

Par la même occasion, Amazon annonçait la commande d’une saison 3 qui se fera sous la direction d’un nouveau showrunner : Eric Overmyer (transfuge de Bosch justement). Car malgré le succès, la fabrication de The Man in the High Castle n’aura décidément pas été un long fleuve tranquille. Avant de trouver preneur, un Ridley Scott en mode producteur et les héritiers de l’auteur ont longtemps écumé les diffuseurs pour les convaincre de miser sur ce projet. Peu importe la réussite de précédentes adaptations de l’œuvre de Philip K. Dick (citons Blade Runner ou Minority Report par exemple), la perspective d’une série à la croisée des genres (d’époque, fantastique, géopolitique) avec un budget forcément conséquent aura sans doute refroidi les ardeurs. Et puis il aura fallu également trouver la bonne approche pour adapter le matériau d’origine. Lequel fut d’abord envisagé comme une minisérie de 5 heures lorsqu’il fut proposé à la BBC, dans un premier temps.

Mais après six ans d’atermoiements, la série arrive finalement à maturation, notamment sous la direction de Frank Spotnitz**. Celui qui s’est fait connaître par son travail à l’écriture de X-Files, n’hésite pas à faire évoluer significativement ce classique de la science-fiction.
Dans Le Maître du haut château, PKD imagine une uchronie – une réécriture de l’histoire – dans laquelle les forces de l’axe ont triomphé durant la Seconde Guerre mondiale. Son récit se développe à travers des États-Unis divisés entre le régime hitlérien à l’est, l’empire japonais à l’ouest et une zone de non-droit qui les sépare. Les personnages qu’il décrit n’interagissent presque pas et Spotnitz de modifier – pour certains drastiquement – leur trajectoire afin d’y remédier. Pour les réunir dans une dynamique commune, il crée un groupe de résistants. Et surtout, le grand mystère de l’œuvre, le livre interdit décrivant une réalité (plus proche de la nôtre) devient un film activement recherché par toutes les parties.

The Man in the High Castle est mis en avant début 2015 lors de la quatrième vague de pilotes d’Amazon Video*** et rencontre immédiatement un accueil positif. Mais, coup de théâtre, Spotnitz quitte le projet au milieu de l’écriture de la saison 2, qui s’achèvera sans showrunner attitré.
Bien que la rupture se fasse à l’amiable, deux réalités s’affrontent comme dans leur fiction. D’un côté Spotnitz fait valoir des différences créatives. On imagine effectivement que la teneur de l’emprise fantastique doit être un terrain miné. Et d’autre part, la production soulève l’implication parcellaire de son ex-showrunner implanté entre Londres et Paris où il supervisait d’ailleurs une autre série (Les Medicis).
Toujours est-il qu’aujourd’hui le High Castle fait figure de joyau de la couronne. Il lui fallait donc un nouveau décideur. Place à Eric Overmyer. Il sera notamment intéressant de voir comment il fait évoluer le versant politique de la série.

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Alternative Facts

Car oui, ce Maître du haut château est une plongée historique. Oui, l’uchronie y est traversée par un élément fantastique. Mais c’est surtout une approche concrète de la réalité imposée par un régime fasciste.
Bien que les événements du récit se situent dans les années 60, le conflit a laissé la place à une sorte de guerre froide entre deux puissances qui se regardent en chiens de faïence avec une proximité étrangement – voire tristement – palpable. Cette situation géopolitique instable est d’autant plus fascinante qu’elle s’affiche, dans chaque camp, sous une forme nuancée, avec de multiples composantes du pouvoir, entre partisans d’une entente pacifique et fanatiques plus vindicatifs.

Dans ce monde à la fois si éloigné et si proche du nôtre, on aimerait parfois que la série prenne le temps de stigmatiser l’absurdité de ces sociétés repliées sur elles-mêmes. On aimerait qu’elle insiste sur le quotidien familial des Smith par exemple, un peu à la manière de ce que fait The Americans dans sa description subtile des convictions politiques et leur remise en question permanente.

Il n’en reste pas moins que la série instaure une réflexion salutaire sur le pouvoir des images, en soulignant le soin porté par les dictatures afin d’empêcher la prolifération d’une autre idée, d’une simple alternative. Forcément, la collision avec l’actualité et l’intronisation de Donald Trump s’impose à un moment ou à un autre. Mais plus que la figure tyrannique, The Man in the High Castle vise juste lorsqu’elle élève la notion de pluralité, lorsqu’elle soulève la nécessité de construire une autre morale face un système aberrant.

Posture évolutive

À l’échelle de cette première saison, tous les personnages se voient remettre en cause leurs certitudes. En prérequis, The Man in the High Castle impose d’emblée un refus du manichéisme. Sans nous livrer toutes les motivations de chacun, il est très rapidement établi que les représentants nazis ou que leurs homologues du Kempeitai (la police militaire nippone) sont à même de voir leurs doutes étalés au grand jour. La série n’occulte néanmoins pas leurs méfaits mais elle n’oublie pas non plus d’instaurer un équilibre en s’intéressant parallèlement à des dignitaires éclairés (Tagomi et Wegener).

Du reste, le grand sujet transversal de cette saison consistera à éprouver les convictions hostiles de chacun. Jusqu’à quel point est-on prêt à nuire ? Est-ce que le contexte et l’obligation de déférence aux ordres justifient des actes innommables ? Même l’implacable Obergruppenführer Smith va être amené à réévaluer son engagement dès lors que le bien de sa famille sera en jeu.

Lorsqu’il publie son ouvrage en 1962, Philip K. Dick souhaite ramener l’attention accaparée par le bloc soviétique sur les dangers de l’émergence d’un régime fasciste aux États Unis. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui citent son art de la dystopie (ou celle d’Orwell) pour commenter les événements, mais bien peu reprennent les convictions portées par ses personnages. The Man in the High Castle se charge toutefois de les remettre au centre de l’attention.

 


* : La saison 2 sera disponible sur primevideo.com dès le 10 février. Le premier épisode sera quant à lui visible dès le 3 février.
** : Voir notre entretien avec Frank Spotnitz.
*** : Au départ, Amazon soumettait ces pilotes via sa plate-forme, en les proposant par brochette. Le public pouvait ainsi les évaluer afin de guider les choix de commande du diffuseur. Depuis, le procédé est remis en question, un certain nombre de titres étant passés outre ce processus comme Goliath, dont la saison fut commandée directement.

Visuels : The Man in the High Castle © Amazon Studios

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