#critique La La Land – La mélodie du bonheur

#critique La La Land – La mélodie du bonheur

Note de l'auteur

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Dire que deux ans après son fabuleux Whiplash le jeune prodige Damien Chazelle était attendu au tournant est un doux euphémisme. Avant son sacre à la prochaine cérémonie des Oscars dont il part grand favori avec quatorze nominations, son nouveau long métrage (prévu en salles le 25 janvier) rend un hommage étincelant à l’âge d’or de la comédie musicale hollywoodienne. Ryan Gosling et Emma Stone chantent et dansent dans ce film euphorisant et fédérateur qui, en étant à la fois rétro et furieusement contemporain, intimiste et grandiose, ressuscite sans nostalgie un genre oublié et lui donne un nouvel élan. L’année commence drôlement bien ! Car le premier événement cinématographique de ce début 2017 s’annonce comme le carton ciné de l’hiver et donne envie de chanter sous la neige ! Comment ce cinéaste surdoué de 32 ans est-il parvenu à ce miracle ? Cet article truffé de spoilers (que l’on conseille de lire après avoir visionné le film) retrace en détail la genèse de ce projet sur lequel personne ne voulait parier, mais qui accomplit une irrésistible ascension. Entrez dans la danse !

 

I’m going down, to, La La Land. I hope to see you soon in, La La Land (…)

La La Land. Is where I need to be. La La Land. Is the place that (ah) sets me free.

Green Velvet (“La La Landˮ, 2001).

 

Voir Venise et sourire.

 

C’est insupportable. Tout le monde aime La La Land. Depuis sa première mondiale, le 31 août 2016, à la Mostra de Venise où il faisait l’ouverture (le film n’était pas prêt pour Cannes), la comédie musicale de Damien Chazelle n’en finit pas d’enchanter son monde, offrant à Emma Stone la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine. C’est au Festival de Toronto où le long métrage a reçu un accueil triomphal lors de sa présentation le 12 septembre dernier que le buzz planétaire a commencé à se propager (mille sept cents spectateurs l’ont acclamé dans la grande salle du TIFF). Découvrant le film à la toute première projection de presse parisienne le 20 septembre dernier, alors qu’il devait initialement débarquer en France fin novembre, on apprend que sa sortie est finalement repoussée au 25 janvier 2017. Le plan média du distributeur français SND (groupe M6) a été bouleversé car, désormais, La La Land est un sérieux candidat aux Oscars. Un pronostic que les résultats des derniers Golden Globes semblent confirmer puisque La La (faisons du name dropping) a remporté le 8 janvier pas moins de sept récompenses sur sept nominations (meilleur film de comédie, meilleurs acteur et actrice dans la catégorie comédie, meilleurs réalisateur et scénario, meilleures musique originale et chanson). Réalisera-t-il le grand chelem le 26 février prochain à la cérémonie des Oscars ? Parfois, les rumeurs ne mentent pas.

 

Affiche dans le style des pochettes vinyles du label de jazz Blue Note.

 

CHANGEMENT DE CASTING

Au Daily Mars, on n’avait pas attendu ce concert de louanges pour constater que Damien Chazelle était l’un des plus beaux espoirs du cinéma américain. Dès septembre 2014, l’éminent Philippe Guedj et votre serviteur sortaient emballés de l’avant-première de Whiplash au Festival de Deauville (dont voici la critique), alors que le film était planifié en salles pour fin décembre (il se classera en tête du Top 10 de la rédaction du Daily Mars et de mon Top 10 perso). Chazelle et son comédien Miles Teller nous confiait alors qu’ils travaillaient sur La La Land, un projet musical qui leur tenait à cœur (vous pouvez d’ailleurs relire les interviews de l’acteur, du réalisateur et même du producteur, en cliquant sur les liens). On connaît la suite : Whiplash rafle le Grand prix de Deauville et emporte, par la suite, une quinzaine de récompenses à l’internationale dont trois Oscars ! Malgré ce triomphe, le cinéaste va se battre pour trouver le financement du film dont il rêve depuis ses 21 ans (il en a aujourd’hui onze de plus). Miles Teller était donc envisagé au départ pour jouer son pianiste féru de jazz et Emma Watson devait lui donner la réplique. Après retards et annulations, Watson est remplacée par une autre Emma. L’actrice jouant Hermione dans la saga Harry Potter s’est en effet engagée sur l’adaptation live-action de La Belle et la bête des studios Disney, dont les dates de tournage ne concordent plus avec celles du film de Chazelle. Emma Stone la remplace au pied levé. Et le choix de Miles Teller dans le rôle principal est abandonné au profit de Ryan Gosling, plus bankable (Teller se plaindra, par voie de presse, d’avoir été débarqué sans égards). Réunis pour la troisième fois à l’écran, après l’excellent Crazy, Stupid, Love (2011) et Gangster Squad (2013), l’autre nanar en “Squadˮ produit par Warner, le couple fusionnel Ryan Gosling-Emma Stone trouve dans La La Land une sorte d’alchimie parfaite.

Ryan Astaire et Emma Rogers.

CITY OF STARS

La La Land raconte une love story – en apparence – simple : le cycle d’une histoire d’amour sur quatre saisons. De la rencontre à la rupture d’un couple. Une vraie intrigue de roman-photo. Comme le disait Gosling à Chazelle après avoir lu son script : “Au fond, c’est un drame dans un deux pièces cuisine, ton film.ˮ La La Land est aussi la réponse West Coast et angeleno au très new-yorkais Whiplash qui – jazz oblige – prenait pour cadre la Grosse Pomme. De jazz, il en est pourtant question dans La La Land à travers le personnage de Sebastian, interprété par Gosling. Celui-ci incarne en effet un pianiste qui rêve d’ouvrir son club de jazz et défend son intégrité face à la médiocrité de la musique actuelle. En attendant, il se contente de travailler chez Lipton’s, un bar à cocktails de Los Angeles où les clients ne prennent même plus la peine d’interrompre leurs conversations pour écouter la musique (ce bar miteux est tenu par J. K. Simmons, le chef d’orchestre sadique de Whiplash, qui fait ici une apparition clin d’œil !). Serveuse dans un coffee-shop des studios Warner à Burbank, Mia (Emma Stone) est une aspirante actrice qui espère se retrouver un jour en haut de l’affiche, mais qui ne parvient pas à percer. La barmaid court en effet les castings et tente d’écrire sa première pièce. Mais les auditions ne débouchent jamais sur rien. Affrontant des difficultés financières, la wannabe actrice, par manque d’estime de soi, désespère de quitter le backlot du studio (la French Street) abritant la cafétéria où elle sert des boissons aux stars. Un jour, peut-être, elle sera du bon côté du comptoir. Mais pour l’instant, Mia et Sebastian sont bien loin de la vie rêvée à laquelle ils aspirent. Ryan Gosling a précisé dans une interview que le rôle de Sebastian était écrit à la base pour un homme de dix ans plus jeune que lui (d’où le choix initial de Miles Teller, N.D.L.R.). Mais il ajoute que “ces dix années supplémentaires ont finalement ajouté des aspérités au personnage. Dix ans pendant lesquels on peut penser qu’il a accumulé les échecs et que l’écart entre ce dont il rêvait et ce qu’il vit n’a cessé de se creuser.ˮ

Mister Cool.

L.A. L.A. LAND

Hollywood, l’usine à rêves, s’appelait à l’origine Hollywoodland. Le pays du cinéma. La La Land, c’est le monde des doux rêveurs (l’expression “to be in La La Landˮ signifie avoir la tête dans les nuages). Un lieu magique qui par définition n’existe pas. Le “Laˮ de La La Land vient d’ailleurs des initiales L.A. Et dans son film, Damien Chazelle fait une déclaration d’amour sincère à Los Angeles, lieu de désillusions et mégapole peuplée de rêves fous dont la plupart ne se réaliseront jamais. Hollywood, miroir aux alouettes (se reporter à Sunset Boulevard et Mulholland Drive), lieu de tous les fantasmes, est le cadre idéal pour raconter le destin de Sebastian et Mia. Une ville-spectacle dont chaque habitant aspire à une carrière artistique. Une ville de désirs inassouvis et de rêves brisés où des artistes en galère se voient obligés d’accepter des petits boulots ennuyeux pour assurer l’ordinaire. Chazelle use d’ailleurs de cruauté envers ses personnages, qui subissent une succession de frustrations et d’humiliations. Avec quarante-deux jours de tournage dans quarante-huit décors différents, La La Land montre la métropole californienne sous toutes les coutures. Et débute même son film dans un lieu emblématique de la Cité des Anges : ses fameux embouteillages !

Le monde actuel est-il soluble dans la comédie musicale ?

HIGHWAY TO L.A.

Premier plan du film : un logo vintage en noir et blanc de Summit, au format carré 1.33:1, avec pour emblème une montagne (qui ressemble drôlement à celle de Paramount). L’écran s’élargit pour passer, en couleurs, au format très large du 2.55:1. Un carton indique : “Presented in CinemaScopeˮ. Un frisson parcourt l’échine du spectateur dans son fauteuil. Le ciel est bleu. Soudain, la caméra virevolte et descend sur une bretelle d’autoroute de L.A. à l’heure des embouteillages matinaux. Une femme se met à chanter Just Another Day of Sun (“Encore une journée de soleilˮ) et les automobilistes lâchent le volant pour danser sur les toits et capots des voitures, en sautant d’un niveau d’échangeur à l’autre sous plus de 40 °C ! Ce chœur antique sur la freeway, qui entonne un chant collectif à l’entrée de la ville et du film, c’est le premier tour de force technique de La La Land. Démonstration de virtuosité, ce plan-séquence renversant de six minutes démontre d’entrée que le musical de Chazelle se situe à des cimes qu’il sera difficile d’atteindre cette année (cette séquence instantanément culte a d’ailleurs été parodiée par Jimmy Fallon sur le tapis rouge de la dernière cérémonie des Golden Globes, avec l’aide de la chorégraphe du film). C’est sur ce périphérique que se rencontrent Mia et Sebastian, au volant de son cabriolet rouge, une Buick Riviera décapotable de 1980. Tournée en deux jours, la scène a nécessité trois mois de répétition et une logistique de folie (la police autoroutière de Californie a fermé l’échangeur des autoroutes 105 et 110, qui surplombe le centre-ville, paralysant la circulation durant tout un week-end). En une seule prise, Chazelle le mélomane convoque la magie de Broadway avec ce numéro musical qui mérite à lui seul le déplacement. La dernière fois qu’un film s’ouvrait en plan-séquence sur un embouteillage monstre à L.A., c’était en 1992 dans Chute libre (Falling Down) avec Michael Douglas coincé dans les bouchons et pétant une durite. Même si la plus belle séquence d’ouverture dans un trafic routier au cinéma reste bien sûr celle du 8 ½ (1963) de Federico Fellini.

Emma Stone : « Je danse le Mia ».

A LOVELY NIGHT

Si le cinéma, c’est l’art du mouvement, alors la comédie musicale est le genre roi. Car au cinéma (du grec kinêma, “mouvementˮ, il est parfois bon de se le rappeler), ce genre est devenu encore plus rare que le western ! La comédie musicale est un exercice de haute précision qui ne tolère pas l’approximation. Techniquement plus que parfait, La La Land offre des mouvements d’appareil magnifiques. Tout à l’air spontané, alors qu’en réalité, les scènes de danse sont millimétrées, au vu de la sophistication de la mise en scène. Prenez par exemple la séquence qui commence par la recherche d’une voiture garée (une Toyota Prius appartenant à Mia) et se poursuit au sommet d’une colline surplombant la ville, à l’heure magique, ce moment qui précède le coucher de soleil (elle se déroule à Ferndell Trail, un coin romantique de Griffith Park). C’est une prise unique de six minutes, sur fond de ciel mauve, dans laquelle Ryan Gosling se lance dans un numéro de claquettes sur un banc public face à Emma Stone (le duo chante A Lovely Night). Au moindre faux pas des acteurs, la prise serait foutue et la lumière avec ! Et vu que le film a été tourné en 35 mm anamorphique à quatre perfs, l’équipe disposait d’une autonomie de dix minutes avant de recharger le magasin de pellicule Kodak dans la caméra Panavision ! Mais la maîtrise de Chazelle et de son équipe est telle que tout fonctionne à l’écran (même si le réalisateur, perfectionniste, a parfois exigé plus d’une quarantaine de prises pour certaines scènes). Ryan Gosling confesse d’ailleurs que “Damien est d’un calme vraiment flippant ! On pourrait croire qu’il a vingt films derrière lui. C’est impressionnant. » Pour concevoir une bonne comédie musicale, il faut du rire, de l’entrain, de la légèreté, des acteurs impeccables et des ballets gracieux et aériens. Sans parvenir à la hauteur de ses modèles, le cinéaste réussit là où ses ainés, la génération du Nouvel Hollywood, avait échoué en s’essayant à la comédie musicale. En effet, si Brian De Palma avait mené à bien son Phantom of the Paradise (1974), Martin Scorsese avec New York, New York (1977) et Francis Ford Coppola avec Coup de cœur (One from the Heart, 1982) ont connu des échecs retentissants (Coppola fera même faillite et sera contraint de vendre ses Zoetrope Studios en raison de l’insuccès du film). Il se trouve que dans La La Land, Chazelle rend hommage aux deux : New York, New York racontait, sur un même thème, l’histoire d’amour contrariée d’un couple d’artistes à l’ego surdimensionné (un saxophoniste et une chanteuse, joués par Robert De Niro et Liza Minnelli). Et l’aspect visuel de LLL emprunte beaucoup à celui de Coup de cœur (les couleurs vives de la photo, palette de bleus froids, de verts et de roses). À la différence de Coppola qui a recréé entièrement son Las Vegas en studio (en revendant à Ridley Scott ses néons pour le tournage de Blade Runner), Chazelle filme en décors naturels son Los Angeles… en lui donnant un aspect totalement irréel (la chroma folle du chef-opérateur suédois Linus Sandgren, salué pour son travail sur American Hustle de David O. Russell). A priori, l’influence de peintres comme Ed Ruscha et David Hockney, ou encore du fauviste Raoul Dufy, réputé pour ses explosions de couleurs, a inspiré aussi le L.A. enluminé de La La Land. En fait, s’il y a bien un cinéaste du Nouvel Hollywood qui aurait pu devenir un immense réalisateur de comédie musicale, c’est bien Steven Spielberg, au vu de l’extraordinaire scène de bal de 1941 et du générique inaugural d’Indiana Jones et le temple maudit, sur fond d’Anything Goes. Regrets éternels.

Le « whizz kid » du New Jersey, Damien Chazelle.

WONDERBOY

Né à Providence, capitale de Rhode Island, le plus petit État des États-Unis, d’une prof d’histoire américaine et d’un Français (qui n’est autre que le grand mathématicien et informaticien Bernard Chazelle, un des pionniers de la géométrie algorithmique), Damien Chazelle a hésité toute sa jeunesse entre deux passions : le cinéma et la musique. Avec ses airs de premier de la classe (il est ressorti diplômé de l’université de Princeton, où il a appris la batterie, puis de celle de Harvard, section cinéma), il tourne à 24 ans son premier long, le très jazzy Guy and Madeline on a Park Bench (2009). Un film de fin d’études au budget dérisoire (50 000 dollars) et inédit en France (il est seulement disponible en import DVD zone 1) que l’on peut considérer comme une sorte de brouillon en 16 mm noir et blanc de La La Land (situé à Boston à la place d’un L.A. chimérique). C’est aussi à Harvard que ce petit génie va faire la rencontre décisive de Justin Hurwitz, un camarade de fac qui va devenir son colocataire et le compositeur attitré de ses trois films ! Si Chazelle a écrit La La Land avant Whiplash, il a dû patienter encore six longues années avant de pouvoir le mettre en chantier. Car une comédie musicale d’une telle envergure méritait un budget en conséquence. Et le vingtenaire a subi un véritable parcours du combattant pour financer son film – les comédies musicales étant passées de mode à Hollywood. Après avoir fait ses preuves avec Whiplash (déjà un formidable objet rythmique), il est approché par de grands studios. Mais Chazelle se tourne plutôt vers les indépendants (comme Focus Features, une filiale des studios Universal, qui le laissera tomber au bout de quelques mois) pour produire son long métrage. Il souhaite en effet conserver le fameux final cut, garant de sa liberté. Le budget de La La Land va s’élever au final à trente millions de dollars (à titre comparatif, Whiplash n’en avait coûté que 3,3 millions). Et sera distribué par LionsGate, une entreprise canadienne, et sa filiale rachetée en 2012, Summit Entertainment, deux gros indés aux États-Unis, plus habitués à promouvoir des sagas young adult comme celles de Twilight, Hunger Games et Divergente, qu’un prototype comme celui de Chazelle.

Damien donne le “laˮ à Emma.

LE MONDE EST STONE

C’est le producteur de Chazelle, Marc Platt, qui lui présente Ryan Gosling, avec qui il a travaillé sur Drive et Lost River. L’entente entre l’acteur et le réalisateur est immédiate. Pour interpréter le rôle du claviériste, la star canadienne prend des cours intensifs de piano (quatre heures par jour durant trois mois) qui lui permettront de se passer de doublure. De son côté, Emma Stone s’initie au chant. Sur les traces des couples mythiques Fred Astaire/Ginger Rogers et Gene Kelly/Cyd Charisse, Ryan et Emma, soudés par une vraie complicité, ont dû apprendre quelques chorégraphies complexes, alors qu’ils ne sont pas des danseurs professionnels (même si l’actrice a tenu le rôle principal dans la comédie musicale Cabaret en 2014, sur les planches de Broadway). Avec ses yeux verts immenses et sa voix un peu éraillée, posée dans les graves, cette rousse piquante trouve dans La La Land le meilleur rôle de sa carrière, dix ans après sa première apparition sur grand écran dans SuperGrave (Superbad), la comédie potache produite par Judd Apatow. À 28 ans, cette fille au charme mutin peut se targuer d’avoir tourné deux fois avec Woody Allen, mais aussi dans Bienvenue à Zombieland (Zombieland), La Couleur des sentiments (The Help), The Amazing Spider-Man et sa suite… sans oublier Birdman du Mexicain Alejandro González Iñárritu.

LA LA LOL

THAT’S ENTERTAINMENT

Dans la grande tradition de la comédie musicale, avec ses clairs de lune de cartes de postale et ses amoureux qui se mettent à chanter quand ça leur chante, La La Land est donc un film entrecoupé d’intermèdes musicaux où chaque personnage exprime le sentiment du moment qui l’anime à haute voix. Pourtant, ce mélo au mood triste ne contient pas autant de numéros musicaux que ça. Il y a même au cœur du film quarante minutes où personne ne pousse la chansonnette ! Il faut en tout cas saluer le talent du compositeur Justin Hurwitz qui a signé une partition originale pour ce long métrageIl a en effet créé et enregistré les chansons en amont pour permettre le playback sur le tournage. Paroles et musiques pleines d’inspiration, mélodies entraînantes, arrangements subtils (City of Stars, l’air sifflé et pianoté par Ryan Gosling) et orchestration phénoménale, la BO de La La Land est une superbe réussite, couronnée par un immense succès dans les charts américains.

Le roi de la roucoule, le chanteur John Legend, face à Ryan Gosling, un repenti du Mickey Mouse Club.

OUT OF TIME

Cette comédie musicale résolument moderne, qui envisage l’avenir sans rien oublier du passé, est surtout un film hors du temps. C’est à la fois une love story sur des gens de notre époque et une œuvre d’un classicisme absolu. Cinéaste-cinéphile à la recherche de maigres débris de mythologie, Damien Chazelle y paye son tribut à tous les classiques du genre qui l’ont influencé (Le Danseur du dessus (Top Hat, 1935), Chantons sous la pluie (Singin’ in the Rain, 1952) et Tous en scène (The Band Wagon, 1953). Si le réalisateur s’interroge aussi sur son apport à la comédie musicale (comment renouveler le genre ? Quoi ajouter de nouveau ?), il rejoint les tourments de son personnage principal qui se pose un ensemble de question sur son art et s’accroche au passé. Sebastian (Ryan Gosling) souhaiterait en effet que le public du XXIe siècle s’intéresse encore au jazz traditionnel. Vivant dans une bulle passéiste, il écoute encore des cassettes audio (!) dans sa voiture et a la nostalgie des grands pianistes d’autrefois. Pour survivre, le musicien est pourtant contraint d’animer des fêtes au bord de piscines hollywoodiennes (les fameuses pool party) en reprenant au synthé Take on Me, le tube eighties du groupe de pop norvégien A-ha ! Scène hilarante qui montre bien le supplice qu’endure ce puriste au quotidien. Plus tard dans le film, Sebastian intègre The Messengers, un groupe de jazz commercial dirigé par Keith, un ami du lycée perdu de vue. Ce dernier (interprété par le chanteur américain de R’n’B John Legend, débutant ici à l’écran) le sermonne lors d’une discussion (“How are you gonna be a revolutionary if you’re such a traditionalist ? You hold onto the past, but jazz is about the future !ˮ). En effet, pour Keith, il ne faut pas tenter de préserver à tout prix ce qui se pratiquait cinquante ans plus tôt. Il ajoute d’ailleurs que si Thelonious Monk avait été aussi conservateur que Sebastian, le jazz n’aurait jamais connu de révolutions ! Le fétichisme rétro du film (l’immense portrait d’Ingrid Bergman qui orne la chambre à coucher de Mia) est ainsi constamment remis en question. Par exemple, dans la séquence où Sebastian et Mia dansent à Ferndell Trail, c’est la sonnerie… d’un iPhone qui rompt le charme de cette rêverie nocturne sur les hauteurs de la ville. Ainsi, la modernité s’immisce à plusieurs reprises dans le film et l’empêche de tomber dans le piège rétrograde du “c’était mieux avantˮ. Et quand les protagonistes décident de se faire une toile un soir (en l’occurrence au Rialto Theatre de South Pasadena, vieux cinéma mythique de Downtown L.A. fermé au public depuis 1987), la pellicule du film qu’ils visionnent s’enflamme à l’écran. Alors pour se replonger dans l’atmosphère de La Fureur de vivre (Rebel without a Cause) avec James Dean, ils décident de se rendre aussitôt sur le lieu où le film a été tourné, à savoir au Griffith Observatory, immortalisé en 1955 par le classique de Nicholas Ray. C’est dans cet observatoire d’architecture Art déco que Sebastian et Mia entament une valse avant de s’envoler, et de prendre le chemin des étoiles, dans le planétarium (en 2014, Emma Stone avait déjà visité un observatoire dans une séquence très romantique de Magic in the Moonlight de Woody Allen). Mais si le couple monte au septième ciel dans cette scène, il va aussi redescendre très vite sur terre.

Mia et Sebastian se matent un bon vieux James Dean au Rialto.

MOMENT DE BASCULE

En effet, les espoirs de Mia et Sebastian vont se fracasser contre la dure réalité du quotidien et pourrir leur relation sentimentale, à force de compromissions. Car aucun coup de foudre ne résiste au temps qui passe. Et ce couple de gentils hipsters – dont l’amour est parasité par l’ambition et l’érosion de leurs espérances – a bien du mal à concilier vie professionnelle et vie affective. Damien Chazelle a d’ailleurs construit son film autour d’une séquence capitale : le dîner en tête-à-tête entre Mia et Sebastian. Un champ-contrechamp tout simple et sans musique. Ce long dialogue de sept minutes représente le moment critique du film où les deux protagonistes se déchirent et le couple se défait. Il faut croire que ce thème (comment trouver un équilibre entre son rapport à son art et son rapport aux autres) travaille le cinéaste. Dans Whiplash déjà, le jeune batteur interprété par Miles Teller décidait de larguer sa girlfriend pour se consacrer pleinement à son art, en se prenant pour Max Roach ou Buddy Rich. Et Sebastian – autre alter ego du cinéaste – est paniqué à l’idée de s’engager dans une relation, alors que Mia lui reproche d’avoir trahi ses rêves, en jouant une musique qu’il n’aime pas. Eh oui, La La Land est un feel good movie, mais pas que. À l’instar de Whiplash, c’est aussi une œuvre à forte teneur autobiographique, qui bascule dans une tonalité douce-amère et mélancolique.

Le musical, un monde de fantasmes et de carton-pâte.

GRAND FINALE

Sebastian et Mia se séparent donc. Cinq ans passent. Et le film nous fait le coup des retrouvailles, subterfuge narratif qui, d’habitude, annonce la daube populaire oscarisable, façon Nos plus belles années (The Way We Were, 1973) avec Robert Redford et Barbra Streisand. Sauf qu’ici, Chazelle nous serre la gorge. Au terme du film, l’un des deux protagonistes connaît la gloire et la célébrité, tandis que l’autre reste dans l’ombre et l’anonymat. Désormais mariée, Mia tombe par hasard avec son époux sur Sebastian dans un club de jazz (le Seb’s). Calqué sur Casablanca (où Ingrid Bergman et son mari résistant joué par Paul Henreid venaient troubler Bogart à son Rick’s Café), le final recouvert d’un ruban d’amertume est à la fois d’une beauté, d’une tristesse et d’une cruauté magnifiques. Dans l’ultime séquence de danse, Sebastian et Mia rêvent de la vie qu’ils auraient pu avoir ensemble. Et imaginent une multitude de tableaux enchantés. On y brasse, en quelques minutes, des blessures et des souvenirs. Des erreurs aussi. Les regrets se mêlent intimement à la résignation et aux renoncements. Et c’est poignant. Dans cette scène, on évolue dans un univers cinématographique totalement factice, mais le cinéaste parvient à la vérité en passant par l’artifice. Car ici, les émotions et les sentiments sont vrais. Davantage que Casablanca, ce déchirant final rappelle surtout celui des Parapluies de Cherbourg (les retrouvailles fugaces de Catherine Deneuve et Nino Castelnuovo dans une station-service plongée sous la neige). “Aucun film ne m’a davantage marqué que Les Parapluies de Cherbourg. J’y suis profondément attachéˮ avoue d’ailleurs Chazelle, les yeux embués. Entièrement chanté, le film de Jacques Demy proposait à l’époque de sa sortie, en 1964, une configuration totalement inédite, y compris dans le musical américain qui alternait toujours séquences chantées et dialoguées. A l’image du couple de New York, New York de Martin Scorsese, Mia et Sebastian ont tous deux réalisés leurs rêves (devenir une actrice célèbre, ouvrir un club de jazz) mais sont peut-être passés à côté de l’essentiel…

Ryan Gosling frime à Huntington Beach Pier.

DÉCROCHER LA LUNE

Après trois films musicaux, Damien Chazelle changera bientôt de registre et retrouvera Ryan Gosling dans First Man, sur la vie de l’astronaute Neil Armstrong, premier homme à avoir posé le pied sur la Lune le 21 juillet 1969, durant la mission Apollo 11. En attendant ce premier long métrage avec des effets spéciaux, il fait ses premiers pas dans la comédie musicale et décroche les étoiles avec le roboratif La La Land (déjà plus de 440 millions de dollars de recettes mondiales), sorte d’antithèse de Whiplash, destiné aux grands rêveurs. Une histoire d’amour sans happy end, qui procure une sensation assez enivrante et exacerbe les sentiments purs. On est pris de ravissement et transporté de joie devant cette œuvre qui frise la perfection et touche la corde sensible, sans tomber dans la mièvrerie. Alors qu’Hollywood crève actuellement de son total manque d’ambition, alignant suites et remakes à la chaîne, Chazelle réenchante la comédie musicale sur la côte Ouest avec ce film enjoué et féerique, dont la musicalité du montage et la fluidité des chorégraphies laissent coi. Comment une œuvre aussi déconnectée du monde qui nous entoure peut-il séduire autant les foules ? Cette romance jazzy tombe justement à pic. Il faut croire que le public avait terriblement besoin de ce film providentiel en cette période de crise et de morosité ambiante, dominée par le cynisme et les ricanements. Bon Dieu, que ça fait du bien un film qui donne envie de tomber amoureux et se termine, comme autrefois, par un simple “The Endˮ. Vous pouvez déjà réserver deux billets.

Sebastian face à son Steinway & Sons.

La La Land
Réalisé par Damien Chazelle
Avec Ryan Gosling, Emma Stone, John Legend, Rosemarie DeWitt, J. K. Simmons, Callie Hernandez, Sonoya Mizuno, Finn Wittrock, Jessica Rothe, Jason Fuchs, Maegen Fay, Zoe Hall
En salles le 25 janvier 2017

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La La Land, Bande Annonce par DailyMars

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