#Critique Le Bonhomme de neige

#Critique Le Bonhomme de neige

Note de l'auteur

Un policier norvégien se lance sur la piste d’un serial killer taquin et fortement secoué. Un grand film malade, sauvé par la mise en scène inspirée du génial Tomas Alfredson.

 

Ça va être un massacre, le grand défouloir des critiques.

Les premiers articles viennent de tomber avec des titres aussi inspirés que « le polar nordique qui laisse froid », « europudding glaçé », « Le Bonhomme de neige de Jo Nesbø a bien les boules ». On se marre… Pourtant, le nouveau film du Suédois Tomas Alfredson, réalisateur épatant de Morse et La Taupe, est loin d’être le nanar annoncé et mérite mieux que ces vannes glaciales (humour). Laminé par la critique US, Tomas Alfredson a eu le malheur de déclarer sur la télé norvégienne qu’il n’avait pas eu assez de temps de tournage en Norvège, que le scénario était incomplet lors du premier jour de tournage et qu’il s’est retrouvé au montage avec des scènes manquantes. Depuis, c’est l’hallali, on glose, on cancane. Pourtant, l’Écossaise Lynne Ramsay, récompensée à Cannes, a raconté il y a un mois qu’elle avait débuté le tournage de A Beautiful Day, son chef-d’œuvre avec Joaquin Phoenix, avec un scénario pas entièrement finalisé, et qu’elle avait dû arracher 20 pages de son script car elle n’avait pas le budget pour tourner dans tous les lieux qu’elle avait repérés… Deux poids, deux mesures ?

 

Le problème du Bonhomme de neige, c’est qu’il est adapté d’un polar convenu, un poil surestimé, du Norvégien Jo Nesbø, rock star du polar scandinave. Il y est question d’un serial killer un peu taquin qui construit des bonhommes de neige avant de découper ses victimes en petits morceaux. Pourquoi pas ? Il y a aussi Harry Hole, un flic à la réputation prestigieuse mais alcolo, autodestructeur, qui termine chaque nuit avec sa gueule (de bois) sur un banc. Donc, on se retrouve avec un psychopathe monstrueux façonné par une enfance martyre, un policier misanthrope, mais aussi des décapitations crados, des politiciens pervers et libidineux, un passé qui ne passe pas… Comme c’est original ! Pour retrouver le tueur, Harry mène l’enquête avec Katrine, une jeune flic ultra-motivée, et le duo s’aperçoit bientôt que le serial killer enchaîne les crimes depuis plusieurs années déjà…

Pas moins de trois scénaristes, venus d’horizons très différents, ont travaillé sur l’adaptation du best-seller de Nesbø, du polar au kilomètre, véritable turn pager, mais bourré d’invraisemblances et de scènes convenues, incroyablement mal traduit en français (certaines phrases ne veulent juste rien dire). Søren Sveistrup (la série TV The Killing), Peter Straughan (La Taupe) et Hossein Amini (47 Ronin, Drive) ont donc élagué, coupé parmi les personnages, les sous-intrigues du roman, mais ils ont gardé la double temporalité du récit, parfois bancale, qu’ils ne maîtrisent pas toujours. Certaines séquences ne fonctionnent pas, des personnages disparaissent, mais impossible de savoir si c’est un problème de scénario où si les scènes ont été coupées par la production… Un grand film malade, comme disait François Truffaut ? Pour le reste, ils ont ciselé un prologue absolument tétanisant, donné plus d’épaisseur au tueur et reprennent en gros les principaux coups de théâtre du bouquin. À l’arrivée, c’est du polar sans génie, inégal et convenu, qui rappelle un paquet de films de serial killers. Mais derrière la caméra, il y a un joker, Tomas Alfredson !

 

En France, on a découvert Tomas Alfredson il y a moins de 10 ans avec Morse, un film de vampire froid comme la mort, d’une tristesse infinie, déjà un classique du genre. Pourtant, Alfredson – fils d’une véritable icône suédoise, l’équivalent de Bourvil – réalisait déjà depuis plus de 20 ans des séries, des courts métrages et… des comédies. Trois ans après Morse, il signe La Taupe, d’après le roman culte de John Le Carré, thriller glacial et racé, supérieurement mis en scène. C’est donc peu dire que l’on attendait de pied ferme ce Bonhomme de neige, réalisé six ans plus tard. À l’origine, Martin Scorsese devait le mettre en scène, mais il a passé la main et est devenu le producteur de l’entreprise. Appelé à la rescousse au dernier moment, Tomas Alfredson s’est donc jeté dans l’aventure sans script finalisé, avec très peu de temps de préparation. De plus, il a décidé de tourner en Norvège, dans des conditions climatiques difficiles. D’ou ses déboires lors du tournage… Ce qui semble certain, c’est qu’il n’a pas voulu faire le même film que le studio qui le produisait (Universal). Il n’a pas obtenu le final cut, a dû faire pas mal de concessions et sa monteuse Claire Simpson (Platoon, The Constant Gardener), pas vraiment une débutante, a été remplacée en fin de parcours par la monteuse de Scorsese, la vétérante Thelma Schoonmaker. D’ailleurs, pour info, il y a plusieurs plans de la bande-annonce qui ne sont pas inclus dans le film…

Pourtant, malgré ses problèmes narratifs, Le Bonhomme de neige reste un polar atmosphérique, nerveux, bourré de séquences bluffantes. Car Alfredson est un immense styliste, capable de rendre la peur palpable, un prince des ténèbres. Comme David Fincher dans Millenium, il génère une ambiance mortifère, grâce à sa lumière crépusculaire, des reflets métalliques sur la neige. Il est épaulé par l’immense Dion Beebe, chef op australien de splendeurs comme Collateral, Miami Vice ou In the Cut. À deux, ils construisent un objet formellement parfait, où la symétrie des plans est transcendée par les mouvements de la caméra qui avance comme un félin sur sa proie. Bref, c’est beau comme du Kubrick ! S’il filme admirablement la neige et l’obscurité, Alfredson sait également s’entourer d’acteurs fabuleux et comme pour La Taupe, il a réuni un des castings les plus surprenants de l’année : Michael Fassbender, Charlotte Gainsbourg, Rebecca Ferguson, Val Kilmer, Chloe Sevigny ou J.K. Simmons. Bref, ça se visite, en attendant une éventuelle director’s cut ou le prochain film suédois d’Alfredson.

 

 

 

Le Bonhomme de neige
Réalisé par Tomas Alfredson
Avec Michael Fassbender, Charlotte Gainsbourg, Rebecca Ferguson, Val Kilmer, Chloe Sevigny.
En salles le 29 novembre 2017

 

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