Critique : Le roi pire (Succession / HBO / OCS)

Critique : Le roi pire (Succession / HBO / OCS)

Note de l'auteur

Comment font/feront les héritières et héritiers Murdoch, Trump ou Dassault pour mettre la main sur le magot lorsque le patriarche cède/cédera sa place ?! C’est en substance ce que se propose d’examiner Succession. La démonstration est impeccable sur la forme. Encore faut-il que le sujet vous interpelle…

On a tendance à cataloguer HBO comme une chaîne câblée très spécifique, avec une ligne éditoriale resserrée, notamment dès qu’il s’agit du sacro-saint drama haut de gamme. Elle fait pourtant le choix de variations importantes notamment sur la thématique familiale, puisque après les très libéraux Bishop de Here and Now, voici venir, à l’opposé du spectre socio-politique, les très conservateurs Roy de Succession. La première, imaginée par Alan Ball coulait de source (en quelque sorte), pour un auteur bien connu de la chaîne. La dernière en date est plus déconcertante, même si emballée dans le papier cadeau de prestige (avec pour acteur imposant Brian Cox en tête de gondole) cher à la marque.

Kendall Roy va enfin pouvoir triompher. Le fils ainée et président en exercice de la firme paternelle espère pouvoir définitivement prendre les rênes du vaste conglomérat spécialisé dans les médias et le divertissement. Seulement voilà, le père en question, Logan Roy, self-made-man écossais, ne l’entend pas de cette oreille. Alors qu’il fête ses 80 ans en famille, il rebat les cartes en discutant avec sa fille et ses deux autres fils…

Dans le premier épisode, les Roy arrivent à l’anniversaire du patriarche dans d’opulentes berlines noires avec chauffeurs. Tout ce petit monde est ensuite extrait de riches appartements de Manhattan vers une ribambelle d’hélicoptères qui les mènera auprès d’une partie « improvisée » de baseball en famille. Dans l’épisode suivant, les Roy débarquent dans l’un des hôpitaux de New York (sans révéler pourquoi, pour ne pas spoiler) et leur première préoccupation est de s’assurer qu’on leur attribue LE meilleur docteur !
Vous l’avez compris, nous sommes en présence des fameux 1 %. La crème des plus fortunés avec ce que cela suppose comme décalage d’univers et de « philosophie » de vie. Succession s’inscrit sans mal dans le cadre d’un récit shakespearien (Le Roi Lear forcément) en se gardant bien d’évoquer directement les détails des turpitudes d’une authentique famille de la vraie vie.

Pourtant Jesse Armstrong avait écrit, il y a de cela quelques années, un script de film baptisé alors sobrement Murdoch et qui s’intéressait à Mogul — Rupert de son prénom — alors qu’il réunissait sa famille pour son anniversaire (tiens, tiens). Aujourd’hui, Armstrong nie un simple recyclage et prétend que Succession partage peu de chose avec son scénario resté sans suite.
Au départ, cet auteur britannique a fait ses armes sur le registre de la comédie. Il était notamment cocréateur de Peep Show (Channel 4). Il a ensuite rejoint Armando Iannucci pour écrire sur la brillante satire The Thick of It. Plus récemment, il signait The Entire History of You pour le compte de l’anthologie Black Mirror de Charlie Brooker.

Cynisme. On se doute donc forcément que le portrait de cette famille nantie n’est pas destiné à être observé de manière littérale. Le premier épisode est d’ailleurs façonné par Adam McKay (The Big Short), lequel s’y entend sur la chose de l’humour en tant que metteur en scène, mais aussi en tant que scénariste (Saturday Night Live).
Succession prend donc bien soin d’introduire Greg (Nicholas Braun), un neveu un peu paumé, vivant à des années-lumière du train de vie des proches de Logan, dont le rôle est d’apporter cet opportun contraste. Sauf que l’approche de ces situations est frontalement dépourvue de second degré. Les auteurs cherchent absolument à dépeindre les humiliations du poisson hors de l’eau sans le moindre second degré. De fait, le rire demeure, mais jaune au maximum ! Bien évidemment, c’est une destinée plus glorieuse qui attend le pauvre Greg, mais le cynisme du regard des auteurs est très difficile à percevoir, notamment durant les premiers épisodes.

À partir de là, l’interprétation peut être remarquable, la narration joue à quitte ou double. Soit vous adhérez aux chamailleries de rejetons sur-friqués, soit vous rejetez l’essentiel immédiatement. On reconnaîtra que chaque personnage est relativement équilibré, mais le rejet du père de famille, entêté et sûr de lui, bien loin d’envisager une quelconque responsabilité dans l’éducation de ses marmots (vous comprenez qu’il avait un empire à construire, ma bonne dame) tombe à plat. Surtout, Succession souffre ici de la concurrence d’une Trust (FX), d’une tonalité bien plus maîtrisée (et d’une toute autre classe formellement).

Que diable, pour un peu, on pourrait penser qu’HBO a perdu son mojo. Espérons que Sharp Objects nous fasse rentrer dans le rang !

SUCCESSION (HBO) Saison 1 en 10 épisodes.
Diffusés sur OCS dès le 4 juin.
Série créée par Jesse Armstrong.
Épisodes écrits par Jesse Armstrong, Jonathan Glatzer, Anna Jordan, Lucy Prebble, Georgia Pritchett, Susan Soon He Stanton et Tony Roche.
Épisodes réalisés par Adam Arkin, Miguel Arteta, Adam McKay, Mark Mylod et Andrij Parekh.
Avec Hiam Abbass, Nicholas Braun, Brian Cox, Kieran Culkin, Peter Friedman, Matthew Macfadyen, Alan Ruck, Sarah Snook, Jeremy Strong et Rob Yang.
Musique originale de Nicholas Britell.

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