#Analyse Legion : de l’art d’explorer une mémoire diffractée

#Analyse Legion : de l’art d’explorer une mémoire diffractée

Un an après la diffusion de la première saison de Legion sur FX, moins d’un mois avant celle de la deuxième fournée, revenons sur une belle réussite et une vraie surprise : une série d’auteur autour d’un super-héros de comics made in Marvel. Côté pile, l’Hannibal de Bryan Fuller vient forcément en tête ; côté face, on pense aussi à Constantine, échec cuisant made in DC Comics. [SPOILER FREE]

La série Legion s’attache aux basques de David Haller, jeune homme interné dans un hôpital psychiatrique. Souffrant de troubles schizophréniques, il tombe amoureux de Sydney « Syd » Barrett, elle aussi internée, qui ne supporte pas qu’on la touche. Leur premier baiser met le feu aux poudres dans les prémices de la guerre des mutants et des humains. Je simplifie considérablement le propos, à la fois pour aller droit au but et pour éviter de divulgâcher l’histoire.

 

L’art visuel d’une série hors du temps et de l’espace

Ce qui frappe d’abord, dans cette série développée par Noah Hawley (Fargo, la série) à partir du personnage créé par le scénariste Chris Claremont et le dessinateur Bill Sienkiewicz dans l’univers X-Men, c’est son look qui brouille tous les repères temporels. L’asile psy ressemble à celui de Vol au-dessus d’un nid de coucou passé à la moulinette visuelle de Kubrick façon 2001, Odyssée de l’espace. Les espaces sont immaculés, arrondis, le mobilier paraît sorti des années 60. Régulièrement, certains éléments en percutent visuellement d’autres, mêlant dans un même lieu éléments de design Sixties et objets parfaitement modernes. Les vêtements sont vintage, les coupes de cheveux évoquent des films datant d’un demi-siècle. D’autres items, à l’inverse, nous ramènent dans une vie plus contemporaine.

Le spectateur se perd rapidement dans ce dédale chronologique. Mais il s’y perd en douceur, volontairement. Car Hawley opère avec doigté et finesse. Plus encore, il s’agit de coller aux mécaniques mémorielles et sensitives complexes du protagoniste, homme aux personnalités multiples, incapable de s’inscrire pleinement dans le monde, perclus de traumas, de peurs, de pouvoirs incontrôlés… Le réel de David Haller est morcelé ; la série se devait de n’être pas en reste. Une réussite.

Tout le cast de « Hannibal » dans une mise en scène ultra-léchée (© NBC)

L’une des influences avouées de Hawley est d’ailleurs évidente : Hannibal. Dans la série magnifique et vénéneuse de Bryan Fuller, chaque plan est une idée, chaque angle est de toute beauté, la couleur, le rythme, l’intelligence… et Mads Mikkelsen. L’élégance et la bestialité à l’état pur, l’intelligence et la viscéralité fusionnées.

 

John Constantine, un antihéros trop propre sur lui

À l’autre bout du spectre (autistique ?), et pour revenir aux héros de comics décrochant leur propre série télé, on pourrait citer Constantine, de Daniel Cerone (Dexter) et David S. Goyer (scénariste de Dark City, Blade, la trilogie The Dark Knight, etc.). La BD originelle Hellblazer avait déjà donné lieu à un long métrage quelque peu décevant avec Keanu Reeves, mais même ce résultat mitigé semble un chef-d’œuvre de finesse et d’efficacité face à la version télévisuelle. Pour paraphraser Desproges, plus je regarde la série, plus j’aime le film…

Tout, dans la série Constantine, est d’une fadeur voire d’une laideur sans nom. Les craintes du fan de base de la BD sont confirmées dès le premier épisode et ne seront jamais démenties au long des 13 chapitres qui composent cette purge. Car tout ce qui faisait l’intérêt et la force de Hellblazer a disparu lors de la réduction pour le petit écran. L’alliance de beauté et de crasse fondamentales de John Constantine, sa pourriture intérieure, ses questionnements et ses atermoiements, ses amis trahis pour le bien du monde ou par lâcheté, sa solitude éternelle, la menace qui plane sur son âme, ces instants de grâce où il trompe et se moque de Satan lui-même, tout cela a été évacué par les gendarmes-du-bon-goût et les assureurs-de-succès de chez Warner et DC.

John Constantine : la version télé VS la version bédé

Le « vrai » John Constantine, celui de papier, est un homme enragé, parfois d’une beauté saisissante et parfois d’une veulerie sans nom, un punk (ex-leader du groupe Mucous Membrane), un anti-Thatcher, un mec bien et un pourri total, vêtu de vêtements souvent sales (mais pas toujours, au fil des récits, des auteurs et des dessinateurs). Un homme qui plonge dans sa propre fange, fait un doigt d’honneur au Prince des ténèbres, s’excuse et regrette toujours, mais toujours sauve sa peau. Le « faux », traduit pour le petit écran, est son jumeau propre sur lui, jamais dangereux, jamais rock’n’roll, jamais sulfureux. Une version passée à l’eau de javel, propre sur lui, comme si ses parents avaient pris sa panoplie de bad-guy-crado pour la laver un bon coup avant de le laisser jouer avec.

Résultat des courses : annulation au bout de la première saison. Triste, surtout au vu de la richesse incroyable du matériau de base.

 

Homme/femme/démon contre side-kick boudeuse

Legion est une réflexion en action sur la mémoire, l’identité, la gémellité multiple (autre nom de la multiplication des personnalités ?), la possession (ou plutôt la cohabitation interne avec une sorte de démon), et le fractionnement de toutes ces dimensions. Constantine, c’est du déjà-vu, déjà-entendu, les personnages sont monolithiques, des clichés absolus, ridicules dans leur préenregistrement. Un perso, une expression du visage, point barre.

John Constantine se voit affublé, outre son vieil ami Chas Chandler, d’une sidekick latino en la personne de Zed Martin. Zed est un nom tiré de la BD, mais leur lien de parenté s’arrête là. Dans Hellblazer, la jeune femme est une magicienne ambiguë au destin fragile. Dans Constantine, il ne s’agit que d’un faire-valoir tout juste bon à faire la moue d’un air souffreteux et à peindre en état de transe des œuvres prophétiques. Une honte.

David Haller et Lenny Busker, plus qu’un sidekick : un personnage omniprésent, complexe et passionnant (© Chris Large/FX)

En revanche, dans Legion, tous les personnages secondaires se révèlent intéressants. Et en premier lieu Lenny Busker, amie camée de David, jouée par Aubrey Plaza. Un perso conçu comme masculin, à l’origine, jusqu’à ce que Hawley rencontre Plaza et décide de le transformer en femme et de l’étoffer considérablement. Plaza accepte le rôle à une condition : de ne pas changer une ligne de ses répliques. Cela donne des dialogues étonnants, menés tambour battant par une Plaza résolument femme et homme à la fois (dimension qui évoque aussi le double personnage homme/femme de Cary/Kerry Loudermilk).

 

De l’esprit comme kaléidoscope narratif

Le plus intéressant, dans Legion, n’est d’ailleurs pas les superpouvoirs des mutants, mais ce qu’ils en font. L’un d’entre eux est un « memory artist » : il se souvient de tout, peut explorer les souvenirs des autres et emmener ceux-ci dans une grande balade mémorielle à la redécouverte de choses enfouies et refoulées. Voire de mensonges insérés dans ces mêmes souvenirs. Un blocage soudain, une rupture dans le continuum de la mémoire, et c’est un indice de plus pour résoudre l’énigme.

Explorer les souvenirs de quelqu’un comme David Haller, c’est s’exposer à un kaléidoscope violent. Hawley voulait faire de sa série un « récit dans le récit », il désirait que la forme obéisse au fond. Et sa série est bien cela : une plongée dans l’esprit diffracté d’un homme aux superpouvoirs ultimes, et qui incarne elle-même une expérimentation assez unique, tant visuellement que narrativement. À l’inverse, Constantine représente tout ce que l’on peut trouver de détestable dans nombre de productions US : le conformisme, l’absence de prise de risque, la réduction au plus petit commun dénominateur, les recettes soi-disant éprouvées pour parvenir au succès, la volonté de ne choquer personne.

Legion reste un vrai étonnement pour une œuvre tirée d’un comics Marvel, qui ne brille pas toujours (c’est un euphémisme) par la qualité de ses transpositions cinématographiques. Peut-être parce que la série de Hawley, comme celle de Fuller, est proprement une recréation narrative et visuelle, là où d’autres sont de simples adaptations, voire des trahisons pures et simples.

LEGION (FX) Saison 1 en 8 épisodes,
diffusée sur OCS et disponible en DVD/BR. Saison 2 sur OCS en US+24 dès le 4 avril.
Série créée par Noah Hawley.
Saison écrite par Noah Hawley, Peter Calloway, Nathaniel Halpern et Jennifer Yale.
Avec Dan Stevens, Rachel Keller, Aubrey Plaza, Bill Irwin, Amber Midthunder et Jeremie Harris, entre autres.

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