#Critique Les Nouveaux Feuilletonistes de Alain Carrazé

#Critique Les Nouveaux Feuilletonistes de Alain Carrazé

Note de l'auteur

Avant, on disait producteur exécutif ; aujourd’hui, on parle de showrunner. Mais si on remonte un peu plus loin, au XIXe siècle, étaient célébrés les feuilletonistes, ces auteurs qui publiaient leurs histoires à un rythme quotidien ou hebdomadaire, ancêtres des comics strip ou des serials. Ou des séries. Les Nouveaux Feuilletonistes, recueil d’interviews, entend donc donner la parole à ceux qui ont créé, pensé, écrit, fait évoluer la série, comme on loue une tradition, celle d’un art séquencé, d’un art sériel.

Alain Carrazé est l’un des pères fondateurs de la critique sériephile en France (avec Jacques Baudou, Christophe Petit, Martin Winckler, Jean-Jacques Schleret, Louis Skorecki,…). Son expertise s’est déclinée sur quasi tous les supports : à la télévision (Temps X, Destinations : Séries,…), dans la presse (Episode et Episodik,…), à la radio (Le Grand Direct des médias) et dans des livres, notamment aux Éditions du Huitième Art. Il est et demeure une figure tutélaire, observateur attentif des soubresauts d’un art, dont les multiples révolutions ont imposé ces fameux « âges d’or » (oui, au pluriel).

lesnouveauxfeuilletonistes-01Nous connaissons tous la grande Histoire, ces séries charnières qui ont bougé les lignes. Hill Street Blues et le récit choral, The X Files et le fantastique, The Sopranos et le câble,… des événement majeurs, qui ont modifié le paysage, ont inventé de nouvelles formes, ont nourri la façon de raconter des histoires. Tout art a besoin d’être bousculé pour mieux renaître. Alain Carrazé fut le témoin de ces bouleversements. Sa présence à ces moments de l’histoire lui donne non seulement une légitimité indiscutable mais il s’impose en acteur privilégié pour nous permettre d’en savoir plus sur ces époques. Les séries n’ont pas attendu la reconnaissance des médias généralistes pour devenir grandes mais nous avons été trop souvent orphelins d’informations sur ces séries classiques ou cultes, celles qui ont débuté bien avant les années 2000.

Quand on s’appelle Alain Carrazé, il aurait été tentant de se mettre en avant où explorer l’histoire des séries, c’est un peu se raconter. Au contraire, le journaliste s’efface derrière son sujet et redonne une voix à des auteurs devenus aphones ou discrets au fil du temps : Brian Clemens (Chapeau Melon & Bottes de Cuir), Patrick McGoohan (Le Prisonnier), Gerry et Sylvia Anderson (Thunderbirds), Steven Bochco (Hill Street Blues), Stephen J. Cannell (L’Agence tous risques, Un flic dans la mafia), Donald Bellisario (Quantum Leap) ou Dick Wolf (Law & Order). Au-delà de la satisfaction de lire ceux qui ont œuvré à rendre les séries un peu plus grandes, il y a celle de les découvrir « à l’époque ». Ce ne sont pas des interviews rétrospectives mais des discussions d’actualité. Tout l’intérêt du recueil est là. Et c’est pourquoi sa lecture est indispensable.

Quantum Leap ThanksgivingAinsi, on apprend qu’en 1992, Steven Bochco anticipait l’hégémonie du câble en rêvant d’un format d’épisode où une heure de programme serait une heure de fiction (à cette époque, HBO ne diffusait que Dream On, The Larry Sanders Show et Tales of the Crypt). En 1994, Donald Bellisario imaginait déjà la Peak TV se demandant s’il serait possible de fournir du contenu pour 500 chaînes ; Mark Frost voyait le format utilisé par les networks à bout de souffle. Il s’agit moins de louer le caractère visionnaire de ces monstres de la télévision ou au contraire leurs erreurs de prédiction mais de voir combien les questions que l’on se pose aujourd’hui se posaient déjà il y a vingt ans. De quoi taire les élans catastrophistes comme de s’interroger sur notre capacité à analyser le présent. Les séries comme les auteurs évoluent, s’adaptant à de nouveaux formats, de nouveaux diffuseurs et leurs problèmes d’hier sont à peu près les mêmes que ceux actuels.

CSI-Immortality-02Les Nouveaux Feuilletonistes est autant un recueil dans lequel on plonge, qu’un livre que l’on picore ; une mine d’informations et un voyage dans le temps ; la somme des grands créateurs qui ont fait l’art sériel que l’on célèbre aujourd’hui. C’est un objet que les sériephiles garderont précieusement. Sa couverture, marquée par d’innombrables manipulations, témoignera d’une utilisation compulsive. On irait même jusqu’à surligner des passages clés, évocations passionnantes sur la fabrication d’une série. Pour les néophytes, cela donnera peut-être la curiosité et l’envie de découvrir des œuvres passées, dont on ne parle plus ou pas assez. De révéler l’importance d’un Quantum Leap ou la richesse d’un Magnum tout en rappelant que notre époque ne se résume pas aux Soprano ou Six Feet Under en donnant la parole à Anthony Zuicker (CSI), Mark Cherry (Desperate Housewives) ou Steve Levitan (Modern Family). Il ne manque pas grand monde au sommaire. On regrettera peut-être David E. Kelley, Aaron Sorkin ou Shonda Rhimes mais avec pas loin de 700 pages d’interviews, notre appétit est rassasié, notre curiosité comblée.

Avec ce livre, Alain Carrazé nous donne l’occasion de (re)lire des gens importants mais aussi de rappeler combien la longue et riche carrière du journaliste a préparé le terrain à une nouvelle génération. À travers ces rencontres, ces échanges, nous devinons la passion professionnalisée, celle qui, animée des meilleures intentions, cherche à transmettre avant tout. Faire vivre un art, c’est autant l’analyser, le comprendre, le critiquer que lui donner la parole. Les Nouveaux Feuilletonistes offre cet écho et cette (re)découverte est passionnante.

Les Nouveaux Feuilletonistes
Écrit par Alain Carrazé
Édité par Fantask

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