#Critique Mafia III : True Gangsters

#Critique Mafia III : True Gangsters

Note de l'auteur

GTA III n’était pas le seul jeu à avoir ouvert la voie aux open world tels que nous les connaissons aujourd’hui. Sorti presque au même moment en 2002, Mafia avait tout comme le titre de Rockstar fait l’effet d’une petite bombe chez les joueurs et la presse spécialisés. Tout droit venu de République Tchèque, Mafia prenait toutefois une direction assez différente de GTA III. Alors que le premier se servait du monde ouvert pour donner un cadre à sa narration et son histoire, le second posait quant à lui les bases du sandbox offrant une liberté totale au joueur. Grâce à la brillante écriture de Daniel Vavra (responsable aujourd’hui du très attendu Kingdom Come Deliverance), Mafia a inauguré un nouveau genre à lui seul : le polar vidéoludique. Un genre qui a été définitivement popularisé avec la série Max Payne, le récent L.A. Noire et bien évidemment l’excellent Mafia II.

Si les deux premiers opus ont pour fresque la mafia italo-américaine des années 30 aux années 50, Mafia III prend lui une tout autre direction et marque une sorte de rupture dans la série. Exit les règlements de compte, entre les « Don » à Chicago et place à une Amérique des sixties en plein bouleversement. Développé cette fois-ci par le studio américain Hangar 13, à travers ses nombreux trailers, Mafia III nous promettait énormément en posant ses valises dans une séduisante Louisiane. Le temps est venu de voir de plus près ce qu’offre vraiment ce nouvel opus.

La vengeance est un plat qui se mange froid

Le scénario de Mafia III n’est pas spécialement original, mais à la faveur de sa brillante narration le jeu réussit à nous captiver de bout en bout. Nous y suivons les péripéties criminelles de Lincoln Clay, un métis latino et vétéran du Vietnam où il a servi dans les forces spéciales de l’Uncle Sam. De retour chez lui en Louisiane dans la ville de New Bordeaux, Lincoln apprend que Sammy, son mentor et père adoptif, a… disons, quelques problèmes financiers. En charge de la pègre afro-américaine du coin, Sammy a eu la mauvaise idée d’accumuler des dettes envers la mafia italienne et son impitoyable boss Sal Marcano. Durant un long et très réussi prologue, Lincoln participe à un casse pour laver les dettes de Sammy. Malgré le succès du braquage, Sal Marcano double ses associés et élimine Sammy et le reste de son gang.

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360430_screenshots_20161007161800_1Laissé pour mort et désormais orphelin de sa « famille », Lincoln a soif de sang et s’embarque dans une quête vengeresse sans pitié contre les mafiosi. Aidé par son vieil ami et agent de la CIA, John Donovan, Lincoln veut faire de New Bordeaux son nouvel empire en évinçant Sal Marcano de la carte. Il ne sera évidemment pas seul puisque Clay va s’entourer de plusieurs associés, les fameux « capos ». Les trois capitaines sont : la Haïtienne Cassandra, le gangster irlandais Thomas Burke et le légendaire Vitto Scaletta. Bien connu des fans de la série, Vitto était le protagoniste de Mafia II faisant de lui le principal lien entre les deux jeux. Toujours aussi classe, l’italien n’est pas le seul second couteau intéressant puisqu’absolument tous les personnages bénéficient d’une écriture fouillée et d’une personnalité propre. Certaines critiques ont dénoncé le manque de charisme de Lincoln le présentant comme une brute sans cervelle. Je ne suis clairement pas de cet avis, tout comme les deux précédents Mafia, le jeu met en scène un anti héros. Certes Lincoln n’a pas le style de Vitto Scaletta ou Tommy Angelo, mais il compense par sa violence viscérale et son background militaire. Loin d’être un gentil, Lincoln est avant tout un criminel et un tueur implacable.

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L’argument fort de Mafia III est avant tout son écriture et sa narration aux petits oignons. Les dialogues, parfois très crus, sont particulièrement réalistes. Le jeu ne fait pas dans la dentelle et utilise un langage d’époque à grand renfort d’insultes en tout genre et de remarques racistes qui en mettront plus d’un mal à l’aise. Hangar 13 ne s’est visiblement pas auto censuré et nous livre une Amérique historique corrompue jusqu’à l’os, violente et surtout raciste. Mafia III embrasse parfaitement son époque tumultueuse. Devant l’écran du joueur, c’est l’Histoire qui prend vie avec au menu la ségrégation raciale, les manifestations contre la guerre au Vietnam, le KKK, la lutte des classes, les hippies et bien évidemment l’univers criminel des mafias et autres gangs. L’ambiance de Mafia III à travers des petits détails comme les discussions entre les passants ou les émissions de radio est juste impressionnante. Mention spéciale aux cinématiques et aux passages tournés comme un faux documentaire qui donnent un cachet encore plus authentique au jeu. Hangar 13 a non seulement respecté la réalité historique, mais aussi l’esprit de la licence. Pour approfondir le sujet, je vous invite d’ailleurs à jeter un coup d’œil à la passionnante analyse de Florian sur la discrimination raciale dans le jeu (lien ici).

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Missions redondantes et IA catastrophique

360430_screenshots_20161102234749_1Le cœur du gameplay de Mafia III est plutôt solide. Qui dit Mafia dit forcément voitures et sur cet aspect les sensations de conduite résolument arcade sont relativement bonnes. Toutefois, la vue en cockpit que je trouve essentielle pour l’immersion dans un tel jeu est curieusement aux abonnés absents. Si les gunfights sont bien nerveux et dignes de Scarface ou Heat, ce sont surtout les brutaux corps à corps qui m’ont donné le plus de satisfaction. Sans atteindre le niveau de Sleeping Dogs ou de Yakuza en la matière, Mafia III s’en sort donc très bien dans sa retranscription de violents combats de rue. Néanmoins l’IA complètement à la ramasse pose problème et vient ternir le tableau. Les développeurs nous avaient promis deux façons d’aborder les missions : infiltration ou action. Que ça soit l’un ou l’autre, les comportements des ennemis qui frisent le ridicule rendent les deux options obsolètes. Et le pire, et c’est triste à dire, c’est que finalement l’IA reste dans la moyenne de ce qui se fait actuellement dans les jeux vidéo. Comme il semble lointain le temps de F.E.A.R et son IA en avance sur son époque.

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mafia-3-screen-22.0La plupart des mauvaises critiques à l’encontre de Mafia III, mis à part son horrible technique que nous verrons plus tard, se sont concentrées sur l’extrême répétitivité des missions. Au fil de l’aventure, le joueur est amené à conquérir peu à peu les nombreux districts de New Bordeaux en suivant toujours le même schéma. Dans un premier temps, il faut s’attaquer aux activités de la mafia locale jusqu’au moment où on peut débusquer et tuer l’un des capos de Sal Marcano. Une fois le district en main, le joueur peut le confier à un des lieutenants de Lincoln pour faire tourner des affaires, disons pas très légales. Au moment de la distribution, vous pouvez décider de favoriser tel ou tel capitaine avec les bonus et les conséquences qui vont avec. Toutefois, faites attention aux égos, un capo trop longtemps négligé risque de se retourner contre vous pour de bon.

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Paradoxalement, le point faible de Mafia III concernant son gameplay est à rechercher dans son open world et son level design peu inspiré. Clairement, Hangar 13 est resté dans la tradition de la série avec un titre qui raconte avant tout une histoire de vengeance. Mafia III est loin d’être un sandbox comme GTA V et c’est très bien comme ça. Malheureusement mis à part quelques palpitantes missions que tous les fans de polars et films de casse vont adorer, les développeurs ont eu visiblement beaucoup de mal à diversifier le contenu. Par certains de ses aspects, Mafia III rejoint curieusement Final Fantasy XV (critique ici), un autre jeu qui veut avant tout raconter une histoire, mais qui pèche faute d’un open world bien géré. Le côté ultra répétitif des objectifs m’a également fait penser au tout premier Assassin’s Creed : beau, grand, ambitieux, des mécaniques assez solides, une ambiance folle, mais en même temps beaucoup trop de répétitions qui viennent balayer tous les points positifs. On se retrouve à vivre les mêmes situations encore et encore avec pour seule motivation d’avancer l’histoire. Et c’est vraiment dommage parce que ce troisième opus de la série a énormément de qualités à faire valoir. Hangar 13 aurait dû se concentrer davantage sur ce qui fait la force de la licence, c’est-à-dire sa narration, en renforçant son côté linaire avec plus de missions scriptées (quitte à être moins long) comme le faisait déjà Mafia II.

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Une technique indigne de la direction artistique

360430_screenshots_20161007173134_1Commençons par le sujet qui fâche avec Mafia III c’est-à-dire sa piteuse réalisation technique. Que ça soit sur consoles (PS4 et Xbox One) ou sur PC, le niveau technique est d’une faiblesse affligeante. Sur votre écran, vous aurez le droit à des bugs à gogo qui vont soit flinguer votre mission soit vous faire hurler de rire, des glitchs, un moteur physique qui ferait pâlir Isaac Newton, des textures qui ne s’affichent pas… Bref vous l’aurez compris, le titre de Hangar 13 n’a eu le droit à aucune finition ou phase de polissage probablement faute d’une pression du calendrier. Même si les patchs ont tant bien que mal essayé de corriger le tir, les bugs restent trop nombreux et, le comble, brisent parfois l’immersion que le studio a eu tellement de mal à mettre en place. Avec Mafia III nous sommes donc très loin de la qualité technique d’un GTA V ou même d’un Watch Dogs 2, comme si le jeu était issu d’une petite production indépendante.

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360430_screenshots_20161013091916_1Et autant dire que c’est fort regrettable, car graphiquement le jeu est assez joli et offre même parfois des moments vraiment contemplatifs, surtout de nuit. Les développeurs ont travaillé dur pour donner un grain particulier à l’image afin d’avoir l’impression de regarder un polar des années 60. L’effort est louable sauf qu’à cause de ces filtres visiblement non maîtrisés, les effets de lumières partent souvent en cacahuète notamment pendant les crépuscules et font au final plus de mal que de bien. Là où le studio a maîtrisé son sujet, c’est sur la superbe direction artistique. New Bordeaux, version alternative de New Orleans, dégage une atmosphère de folie. C’est un véritable plaisir de rouler avec sa mustang dans les nombreux districts de la ville comme le célèbre Quartier Français ou les marais poisseux du Bayou qui ne sont pas sans rappeler la série True Detective.

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Contrairement aux graphismes, le deuxième point fort de Mafia III réside dans son excellente bande-son et la qualité du doublage. Si la VO frise la perfection, la VF est presque tout aussi bonne (chose assez rare et qui mérite d’être soulignée). Quant à l’OST des compositeurs Jesse Harlin et Jim Bronney, elle est extrêmement bien soignée et apporte un petit quelque chose supplémentaire à l’ambiance générale du jeu. Pour le reste, c’est-à-dire les musiques des différentes radios, vous pourrez retrouver tout ce qui se faisait de mieux dans les sixties, et ce dans tous les genres possibles (rock, country, blues, jazz, funk…).

 

Conclusion

Quel gâchis mes amis ! En repoussant la sortie de Mafia III de seulement six mois, Hangar 13 aurait pu nous livrer un titre d’exception. Malheureusement, le jeu tel quel est loin d’être un must-have. Truffé de bugs, faible techniquement, pauvre level design, une IA stupide, ultra répétitif… bref Mafia III accumule les pots cassés et frôle l’accident industriel. Intelligemment, le jeu se sauve tout d’abord grâce à sa direction artistique et sa bande-son qui dégagent ensemble une atmosphère vraiment pas comme les autres. Mais c’est surtout grâce à son écriture, peut être l’une des meilleurs de 2016, et sa narration que Mafia III s’en sort plutôt bien. Ce nouvel opus dans la série a poussé l’immersion encore plus loin par rapport à ses prédécesseurs en nous présentant un véritable polar d’une rare noirceur dans une Louisiane enchanteresse et mortelle.

Pour son scénario, ses dialogues et sa mise en scène, le titre de Hangar 13 n’a pas à rougir de la comparaison avec les films de Scorsese. Mais les développeurs ont oublié une donnée essentielle, Mafia III n’est pas un film, c’est un jeu vidéo. Si le gameplay et le game design ne suivent pas, vous aurez le droit au mieux à un jeu assez bon. Et c’est exactement ce qu’est Mafia III, un jeu assez bon qui aurait pu être tellement plus. Est-ce que je le conseille quand même ? Tout dépend de vos attentes. Si vous pensiez acheter Mafia III en pensant retrouver un GTA version sixties, passez votre chemin. Le jeu se destine avant tout aux fans des polars et films de gangsters ainsi qu’aux amateurs d’Histoire qui trouveront dans cette œuvre une Amérique post-kennedy plus vivante et réelle que jamais.

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