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Un justicier dans la ville (Marvel’s Daredevil – Critique du 1.01 à 1.05)

Un justicier dans la ville (Marvel’s Daredevil – Critique du 1.01 à 1.05)

Note de l'auteur

Netflix-Marvel_DaredevilEn cette date du 10 avril 2015, l’arrivée de Daredevil pour le grand public sonne comme le jour d’une libération assonante. Celle d’un embargo définitivement levé sur les informations à son sujet tout d’abord, mais aussi d’une totale délivrance pour les abonnés de Netflix qui rongent leur frein depuis des semaines. Un véritable DDay télévisuel donc, qui n’en finit plus d’alimenter les spéculations et les attentes, si ce n’est d’avantage, depuis l’avalanche des critiques enflammées entourant le nouveau power lead télévisuel de Disney! Il est donc temps de vous dévoiler enfin les plans de Marvel sur la direction scénaristique du défenseur de Hell’s Kitchen. Toujours à partir des cinq premiers épisodes de la série, nous allons développer, via quelques spoilers bien sentis, une première ébauche de cette tentative super-héroïque made in Netflix. Et pour mieux appuyer notre propos, nous nous arrêterons à la fois sur les éléments narratifs de la série qui nous été dévoilés, mais nous les juxtaposerons aussi à sa version papier afin d’effectuer quelques parallèles non négligeables.

 

Tout commence par un générique. Dilué dans un rouge sang du plus bel effet, les premiers plans font succéder tour à tour tous les symboles chers au personnage: Hell’s Kitchen, la foi, la justice, le masque… Chacun d’entre eux se (con)fondant les uns dans les autres pour conclure finalement sur l’envers de son héros, tel un Atlas au dos large devant supporter la cruauté du monde qui l’entoure mais aussi de celle qu’il se doit de faire subir… Via son opening écarlate sous forme de synthèse thématique éminemment judicieuse, la première série marvel de Netflix tient à démontrer d’emblée sa pertinence sur le projet mais aussi sa sincérité. Et pour illustrer cette volonté de coller au matériau d’origine, quoi de mieux que de concentrer toute la storyline autour du quartier fétiche de son futur héros ?

 

slide_416222_5287462_compressedHell’s Kitchen, un vecteur narratif d’excellence

A la découverte des débuts de la série, les lecteurs du comic book s’étonneront peut être de l’architecture mise en place pour un endroit tel que Hell’s Kitchen. Si les extérieurs ne sont pas légions, les premières images dévoilées ont, sur le coup, de quoi surprendre et c’est bien normal : ce n’est pas vraiment l’endroit que nous connaissons, ou tout du moins, pas véritablement la représentation que l’on a gardé en mémoire, construit à base de buildings et d’immeubles sombres et gigantesques. Mais il y a une très bonne raison à cela, dévoilée au fur et à mesure des épisodes. Cela part d’un événement, à peine évoqué, celui de l’invasion des Chitauris à New York dans The Avengers, et de la destruction qui en a résulté. Hell’s Kitchen n’a pas été épargné par le conflit, loin s’en faut, et se trouve désormais au carrefour de toutes les attentions sur sa reconstruction et donc sa reconquête, en particulier par un certain personnage…

Steven S. Deknight et son équipe ont donc paré la série d’une idée maîtresse grandiose, en crystallisant le quartier légendaire comme matériau source pour leur propre histoire. En transformant les aspects du lieu sous le joug d’une criminalité grandissante, l’endroit qui a vu naître Matt Murdock converge en un vecteur narratif d’envergure. Le showrunner emmène et amène chaque protagoniste à orchestrer un rôle foncièrement dramatique dans la symphonie de violence que la série s’apprête à commettre. Au delà donc de l’évidente spatialisation du déroulement de l’intrigue, Hell’s Kitchen devient non seulement l’enjeu véritable du récit mais s’apprête aussi à (re)devenir le quartier bien connu du lecteur au fil des événements. Hell’s Kitchen n’est donc pas au centre de l’intrigue. Il EST l’intrigue. Bien sûr, pour arriver à un résultat de cette ampleur, tout commence par la volonté d’un homme. Un homme que l’on ne nomme pas, que l’on ne nous montrera pas immédiatement de surcroît mais dont la simple évocation provoque alors une terreur tétanisante chez les criminels, même les plus endurcis…

 

slide_416222_5287470_compressedWilson Fisk, un homme sans peur ?

Chaleureux, charismatique, courtois… Les premiers moments passés en la compagnie du personnage captivent immédiatement notre attention. Une sympathie certaine même, s’en dégage, au travers de sa sensibilité sincère à la peinture, ou en nous dévoilant une maladresse légère à séduire une marchande d’art (1), la bonhomie du personnage et son calme apparent lui conférant par ailleurs des atours très subtils. Bien sûr, ceux qui connaissent la Némésis de Matt Murdock et de ce dont il est capable ne sont pas dupes. Mais immédiatement, cette version très inspirée du futur caïd démontre un éloignement du simple parrain des parrains, qui cherche tout aussi bien l’amour qu’à asseoir sa suprématie par tous les moyens possibles. Manipulateur de grande envergure, capable de tenir sous sa coupe des assassins sans pitié comme des policiers corrompus, employant des méthodes d’une rare cruauté, rien n’échappe à la poigne du dénommé Wilson Fisk. Bien décidé à rétablir l’ordre de Hell’s Kitchen au travers d’un vaste plan d’urbanisme, tissant des alliances avec les groupuscules mafieux qu’il oriente à son gré pour mieux se retourner contre eux le temps d’une bête contrariété, l’homme intrigue. Par sa conviction inébranlable dans les actes qu’il commet, par le fait qu’il assume totalement la responsabilité des cruautés perpétrées, même face à celle dont il cherche l’affection, la placidité du personnage surprend autant qu’elle choque quand elle s’estompe brutalement. Une porte de voiture à sa disposition et la rage incontrôlée de l’individu auront tôt fait de vous convaincre de son ambivalence, soulignée par une prestation magistrale de son interprète, Vincent D’Onofrio, absolument terrifiant dans cette séquence. Ici, Fisk est un homme qui instaure la peur et qui ne semble plus la connaître. Mais la série est aussi un balancier scénaristique, en mouvement perpétuel. Gageons que le personnage saura bénéficier d’un développement supplémentaire sur les décisions qui l’amène à être l’homme cruel qu’il est aujourd’hui…

 

slide_416222_5287474_compressedDes alliés providentiels : De Karen Page à Carole Temple

C’est aussi par cette même violence qu’est intronisée Karen Page, la gentille secrétaire créée par Stan Lee en 1964. Ici, elle se trouve être une incarnation quelque peu différente de son modèle de papier. Accusée de meurtre tout d’abord puis à deux doigts d’être tuée après obtention de sa libération par Nelson et Murdock, la jeune femme se voit prodiguer un rôle central dans les bouleversements qui agite Hell’s Kitchen. Prise au milieu d’une tourmente sanglante dont elle ne comprend pas au départ les enjeux, Karen, embauchée dans la foulée par le cabinet de ses avocats, décide d’agir. Non pas en comptant sur ces derniers mais en s’appuyant sur un journaliste, autrefois renommé, Ben Urich (2), grâce à des preuves qu’elle détient sur Fisk et son empire. Karen Page, qu’on pensait voir réduite à un triangle amoureux peu trépidant, bénéficie d’un traitement supplémentaire vraiment bienvenu. Nul doute qu’elle apportera la densité narrative nécessaire au moment venu, les dialogues entre elle et Foggy, parfois redondants dans la situation, n’étant pour le coup pas du meilleur cru. La charmante Deborah Ann Woll, très crédible dans le rôle, permet quand même de faire passer la pilule, fort heureusement. De son côté, Ben Urich, au vu des éléments apportés sur Fisk, est fidèle à sa version comics: Tenace, fouineur et d’une sagacité éclairé, le personnage, devenu afro-américain ici, prend place de manière pondéré dans un univers qu’il sait dangereux.
Une allié fortuite et de poids s’ajoute à la liste du justicier aveugle en la personne de Claire Temple, une infirmière de nuit. Déclinaison de la fameuse nursewatch des comics (3), son patronyme, ici totalement différent, est en fait une réfèrence directe à celle qui fut durant un temps la petite amie  d’un certain Luke Cage. Quoiqu’il en soit, ce personnage haut en couleurs, opiniâtre, sait tout aussi bien faire preuve d’agressivité salvatrice (lorsqu’elle est prise en otage puis torturée) que de faire preuve de chaleur humaine, (voire plus…) auprès de Matt Murdock, tentant de comprendre les maux qui l’habite quand elle ne soigne pas ses plaies…

 

Matt Murdock pour la défense / Daredevil pour la justice

Pour Steven S. Deknight, Daredevil n’est pas un homme sans peur, bien au contraire. Il ne peut embrasser son destin de justicier sans occulter les doutes qui l’assaillent. Si Matt Murdock est un homme tourmenté le jour face à un combat souvent perdu d’avance, il essaie alors de faire la différence lorsque l’obscurité prend place. L’enfant de Hell’s Kitchen, abandonné par sa mère et élevé par un père boxeur, n’aura de cesse de respecter la promesse faite à ce dernier en utilisant sa tête plutôt que ses poings en devenant avocat… Une promesse qui ne durera qu’un temps comme on le sait. Les flashbacks enrichissent d’ailleurs grandement la nature contrasté du personnage. De sa cécité soudaine à la découverte de ses sens exacerbés, aux vérités peu reluisantes sur son père jusqu’à son décès, ces retours en arrière apportent une lumière certaine sur la légitimité des choix de l’avocat, devenant juge, juré et bourreau lors de ses combats contre le crime.

slide_416222_5287468_compressedDes combats où ses sens aiguisés lui permettent, non sans mal, de venir à bout de ses adversaires. Car le futur Daredevil n’est pas un surhomme. Il est d’ailleurs ici présenté comme franchement faillible, ressortant rarement en un seul morceau. D’un point de vue plus formel, les combats sont d’une grande qualité chorégraphique, dans l’exécution des mouvements et dans l’agilité du personnage à pratiquer avec puissance un art certain du street fight. La mise en scène pleine de panache viendra compléter le tableau avec une grande rigueur du cadre dans une action souvent furieuse, voire désespérée. Certes, ces affrontements sont peu nombreux ( 1 par épisode en moyenne) mais indéniablement jouissif au vu du spectacle proposé.

Pour finir sur la partie formelle, on s’étonnera aussi du parti pris concernant le « radar sense » de son héros,  apparaissant de manière évasive le temps d’une scène, dont on ne comprend finalement pas bien l’apport de sa représentation visuelle. Ici, plus d’écholocation. L’équipe créative lui a préféré une vision infernale qui s’offre à nous en même temps qu’à son héros, celui « d’un monde en feu » comme il le décrit. Malgré tout, cette très belle scène face à Claire Temple (Prodigieuse Rosario Dawson dans le show) a aussi l’avantage de divulguer subtilement comment Murdock complète son utilisation de l’ouïe avec ses autres sens dans un registre de…plus grande proximité dirons nous. Inutile de s’étendre une fois encore sur la prestation de Charlie Cox qui contribue à prodiguer toute l’épaisseur opportune au héros urbain, qui, s’il a été maintes fois magnifié sur son support papier, confirme totalement que jouer Daredevil à l’écran est définitivement possible!

 

slide_416222_5287536_compressedLe MCU TV frappe encore

Si la photo de Matthew J. Lloyd galvanise une mise en scène très efficace, on est aussi en droit de tiquer sur certains aspects moins méritants pour une production de cet acabit. Comme je le soulignais la dernière fois, le principe du film noir exprime dans son concept un budget restreint, des décors plus limités, bref une charte visuelle réduite au profit d’une efficacité dans la narration. Que Daredevil flirte avec cette volonté, c’est compréhensible par le ton et la disposition des enjeux typiques de cette écriture. Là où le bas blesse, c’est quand un diffuseur comme Netflix se trouve derrière le projet, on est en droit d’attendre bien plus que des séquences filmées en intérieur la plupart du temps, et un minima poussif à mettre ses personnages à l’extérieur à contrario. Alors oui, avec juste cinq épisodes, le constat peut paraitre un poil disproportionné. Mais si on lorgne du côté des autres productions Netflix Original dont se targue le diffuseur, on reste dubitatif. Il suffit de jeter un oeil au pilot de Unbreakable Kimmy Schmidt ou encore dernièrement à celui de Bloodlines pour s’apercevoir que super-héroïsme chez marvel Tv et budget solide ne font décidément pas bon ménage. Il reste encore plus d’une demi-saison pour influer ou non sur la question mais avec cette troisième tentative du MCU TV, après Agents of Shield et Agent Carter , on est légitimement en droit de ne pas être confiant…

 

Conclusion

Pari réussi? Oui, grandement. Cette première tentative de Netflix de s’emparer d’une icône majeur du comic book américain conforte l’attente que nous avions sur le projet. Malgré quelques défauts cheap inhérent au MCU du petit écran, auquel le sacro-saint diffuseur Netflix nous a permis de croire un tant soi peu, nous n’allons pas bouder notre plaisir! Daredevil sonne le début d’une excellente série, aux qualités d’écriture indéniables et à la volonté inflexible de proposer la noirceur essentielle à son récit. On notera aussi une mise à l’écart très franche et bienvenue du MCU, afin que le justicier aveugle puisse s’émanciper pleinement d’un univers déjà bien chargé. Car non seulement l’intrigue de Daredevil peut alors s’autoriser des directions qui lui sont propres mais aussi se charger de donner les premières lettres de noblesse à l’univers urbain de Marvel en préparation chez Netflix. Voilà une bien belle création télévisuelle pour ce personnage tourmenté et l’auteur de ses lignes a d’ores et déjà très hâte de découvrir la suite! On y reviendra prochainement avec un bilan définitif cette fois ci! Stay tuned!

 

 

 

(1) Dans le comics, sa future femme devait devenir un pion pour son harem personnel! C’est dire si on est loin de l’oeuvre d’origine…

(2) Ben Urich travaille en fait au Daily Bugle, le quotidien dirigé par J.Jonah Jameson et dans lequel officie un certain Peter Parker. Pour des raisons évidentes de droit, le journal s’appelle le New York Bulletin (sic)

(3) Le personnage, qui a connu trois identités différentes, avait pour rôle de soigner les super-héros blessés au combat.

 

 

 

(Marvel’s Daredevil – Netflix)
Série développée et showrunnée par Steven S. DeKnight et Jeph Loeb
Scénario : Steven S. DeKnight, Drew Goddard, Jeph Loeb
Réalisation : Phil Abraham
Distribution : Charlie Cox (Daredevil), Deborah Ann Woll (Karen page), Elden Henson (Foggy Nelson) Rosario Dawson (Claire temple), Vondie Curtis-Hall (Ben Urich)

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