#Critique Metallica – Hardwired… to Self-Destruct

#Critique Metallica – Hardwired… to Self-Destruct

Note de l'auteur

Vendredi dernier – à peine remis de l’arrivée du Beaujolais nouveau – voilà que sortait l’album attendu par tout un tas de plus tout jeunes et de pas encore tout à fait vieux : le dernier Metallica. Un peu plus de huit ans après leur précédente chevauchée, voici Hardwired… to Self-Destruct. Propulsé à grands renforts d’une promo’ digne d’une superproduction hollywoodienne, avec tambours, trompettes et vidéoclips à foison, ce nouvel opus des « Four Horsemen » passera-t-il l’étape du crash test ou se fera-t-il descendre en flammes ? Pour le savoir, il suffit de presser le bouton lecture…

Il en est de vos groupes fétiches comme de vos amis d’enfance. Certains grandissent avec vous. Vous vieillissez ensemble, passant d’un âge de la vie à un autre. Vous en perdez certains en cours de route. D’autres se perdent tout seuls, comme des grands. Ceux-là, parfois, se retrouvent aussi. Ça arrive. Vous les croisez, de temps en temps, par hasard, voire avec un certain plaisir. Les derniers, enfin – les plus rares – ne changent pas. Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. On vous laisse le soin de mettre des noms dans les cases correspondantes.

Metallica est un grand groupe. Tellement grand qu’il réussit l’exploit de rentrer dans pratiquement toutes ces catégories à la fois… ce qui ne va pas sans son lot de contradictions. Tuons le match d’entrée de jeu : ce nouvel album, Hardwired… to Self-Destruct, tient davantage du vieux coucou boiteux ou du gros pétard bien humide que de l’oiseau de proie ou de l’arme atomique annoncée. « Programmé… pour s’autodétruire » : ce titre était malheureusement prémonitoire.

Metallica - Hardwired… to Self-DestructPour faire simple (quitte à être réducteur, tant pis) : les deux choses qui permettent à cet album de tenir debout, ce sont son premier et son dernier titre. Le reste est posé là, tout chétif, tout branlant, comme un tas de feuilles volantes, de brouillons, coincés entre deux serre-livres sur une étagère dont ils ne sont pas près de descendre.

Hardwired, le premier extrait de l’album, publié il y a trois mois, pouvait laisser augurer d’un album de chansons simples, peut-être un peu monolithiques, mais efficaces. Sauf que l’annonce simultanée qu’il s’agirait d’un double album, ainsi qu’une déclaration de Lars Ulrich, le batteur du groupe, pendant leur tournée promo, auraient dû nous mettre la puce à l’oreille. Fin septembre, sur le plateau de l’animateur radio Howard Stern1, Ulrich racontait que cette chanson avait été la dernière composée pour l’album. Assemblée en une semaine par James Hetfield (chanteur-guitariste) et lui pour servir de titre d’ouverture rapide à l’album. Un peu plus d’une heure et quart plus tard, une fois venu à bout de la bestiole, il semble évident que si, après 8 ans de silence, l’aboutissement de tout ce travail était ce titre tout juste passable, le jeu n’en valait peut-être pas la chandelle. Rarement l’expression « voir une montagne accoucher d’une souris » aura semblé aussi à-propos.

À l’autre bout du spectre, il y a la chanson Spit Out the Bone, qui ferme la marche et qui rappelle que – il y a longtemps, dans une galaxie très lointaine – Metallica a été un groupe de speed metal. Ça ressemble à une chute de studio de l’époque Kill ‘Em All (1983), rhabillée à la mode de 2016. C’est vif et véloce et, même s’il ne reste plus beaucoup de chair à ronger sur cet os-là, il faudra bien s’en contenter.

 

Parce que c’est tout ! Entre ces deux bornes, le reste de l’album est d’un ennui mortel. Moth into Flames et Atlas, Rise! avaient damé le terrain, nous préparant à un disque tiède mais le résultat dépasse de loin tout ce qu’on pouvait redouter.

Passée la troisième chanson – Now That We’re Dead – c’est fini. L’album n’aura plus rien d’autre à vous offrir. Les huit titres restant ne seront que des variations, sur une pulsation presque toujours identique (sorte de mid-tempo mou). Un agencement assez inélégant de motifs musicaux qui ne sont ni originaux, ni spécialement bien exécutés. Mention spéciale au guitariste soliste, Kirk Hammett, qui a rarement sonné aussi peu inspiré.

Bon, il faut quand même reconnaître que l’emballage est joli. La production a même mis les petits plats dans les grands, en publiant simultanément, la veille de sa sortie, un clip pour chacune des douze chansons de l’album, tous traités dans un style visuel différent. Si le tout passe mieux avec les images, cette stratégie a pour effet indésirable de révéler une faiblesse assez singulière du groupe. Elle montre un Metallica qui voudrait être tout en même temps : traditionnel, violent, subversif, sérieux, classe, arty, avant-gardiste, kitsch… Ils se rêvent dans d’autres habits que les leurs et, à force d’emprunts et de citations, finissent par diluer leur identité. Difficile d’être soi… à plus forte raison quand on n’est plus personne.

On est aussi saisi par de curieuses impressions de déjà-vu. Dream No More n’est qu’une nouvelle historiette lovecraftienne, en moins réussie que les précédentes (The Call of Ktulu sur l’album Ride the Lightning ou The Thing That Should not Be sur Master of Puppets). Les mecs, prenez garde à ne pas invoquer le nom de l’Éternel – le grand Chthulu – en vain. L’Ancien risquerait de vous en vouloir, à la longue.

Here Comes Revenge – pourtant un des titres les mieux tenus de l’album – va jusqu’à reprendre la moitié (!!!) du riff d’introduction de Leper Messiah (morceau figurant lui aussi sur Master of Puppets). Confusion va piller Am I Evil? du groupe anglais Diamond Head… et sans vergogne en plus. C’en est à se demander s’ils se souviennent qu’ils ont déjà repris cette chanson, il y a une trentaine d’années. Pour certains groupes, l’autocitation peut permettre, à défaut d’évoluer, d’éviter de mourir (un exemple, au hasard : KoЯn, sur leur dernier album). Ici, difficile de ne pas sentir un certain embarras face à une bande de vieux hardos bégayant et radotant qui se donne en spectacle. Si encore ils donnaient l’impression de s’amuser, mais même pas !

Murder One, hommage très appuyé au leader de Motörhead, Lemmy Kilmister, décédé en décembre dernier vient compléter le tableau. Impossible de dire ce que l’intéressé en pense là où il est mais, pour nous autres, pauvres mortels, on peut dire sans trop s’avancer qu’on aurait préféré une bonne chanson de Metallica à ce mauvais plagiat d’un groupe qui n’est même pas Motörhead.

Metallica, photographié par Jef Yeager à Bogota (Colombie), le 1er novembre 2016

© 2016, Jeff Yeager

À l’origine de cette série d’articles consacrés aux quatre cavaliers de Californie, il y avait une question, toute simple : « Pourquoi ? Pourquoi se soucier aujourd’hui d’un groupe comme Metallica ? ». Eh bien, cette question, Hardwired… to Self-Destruct n’y répond pas. Jusqu’ici, même les albums les moins réussis du groupe – à leur niveau, difficile même de parler d’échec – avaient un sens. Ils étaient le résultat d’un travail, d’une démarche. Ils s’inscrivaient dans une œuvre, sur une trajectoire. Même Lulu, le dernier bras d’honneur de Lou Reed à l’industrie musicale, avec « Hetfield & friends » en guise d’orchestre avait une explication tout à fait rationnelle. Enregistrer un album avec « Mr Velvet Underground » ? N’importe qui aurait signé les yeux fermés (et les oreilles aussi, vu le résultat). Death Magnetic, le précédent album de Metallica, sorti en 2008, était un travail de copiste plutôt bien exécuté – comme l’épisode VII de la saga Star Wars – pour montrer aux fans que Metallica savait encore faire du Metallica. Le principal problème de cet album est qu’il n’a pas de sens. En cela, il s’apparente davantage à Indiana Jones 4 (en moins pire, quand même, il faut savoir raison garder).

Ce disque n’est ni mauvais, ni indigne… dans l’absolu. Il y a même, sans doute, un bon album caché à l’intérieur (en enlevant trois ou quatre chansons et en réinjectant ce qu’elles avaient de bien dans les autres pour les stimuler un peu). Mais pour un groupe de l’acabit de Metallica, comme pour Bruce Springsteen (un chouïa de disto’ en plus) ou Bob Dylan (le prix Nobel en moins) : il faut apporter tous ses soins à la moindre de vos publications, parce que ces disques vont rester.

Hardwired… to Self-Destruct, c’est l’équivalent discographique d’un dîner avec d’anciens camarades de primaire retrouvés sur un site comme « Copains d’avant ». Vous voilà tous réunis, un soir de semaine, sur la banquette en skaï d’une brasserie un peu cheap, à manger une viande pas très bien cuite, accompagnée de frites molles, le tout arrosé d’une cuvée maison trop tannique – ou de bière tiède, au choix. Coincé entre celui qui fut un grand costaud–un peu poète–un peu rebelle–un peu beau-gosse (qui a surtout eu sa phase « un peu alcoolo’ » entre temps) et le petit prodige de la guitare classique, vous écoutez le rigolo de service ressasser le passé et se vanter des faits de gloire de sa jeunesse. Vingt-cinq ans et des pouièmes plus tard, ce sont toujours un peu les mêmes. On n’échappe pas à ce qu’on est. Rapidement, l’ennui vous gagne. Votre esprit commence à vagabonder. Vous jetez – de plus en plus souvent – un coup d’œil à votre téléphone. À la fin de ce repas qui semble ne jamais vouloir finir, vous touillez machinalement le marc de café au fond de votre tasse en attendant l’addition. Et, sur la nappe constellée de taches de gras, vous vous surprenez à tapoter (dans un mélange d’agacement et d’impatience) un rythme qui pourrait ressembler à ça :

 

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1 Metallica « Hardwired » Live on the Howard Stern Show.

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