#Critique Mise à mort du cerf sacré

#Critique Mise à mort du cerf sacré

Note de l'auteur

Un ado vindicatif fait voler en éclat une famille sans histoire. Par le cinéaste de The Lobster, une fable angoissante et métaphorique, récompensée du Prix du scénario à Cannes.

 

Y a pas que Thor Ragnagna dans la vie. De fait, il y a même un grand, un excellent film en salles depuis mercredi, Mise à mort du cerf sacré, le nouveau trip zarbi du Grec Yórgos Lánthimos. Issu d’un pays ravagé, Lánthimos trace à un sillon, le sien, même si on le compare souvent à Michael Haneke ou Stanley Kubrick, et propose un cinéma ravagé, exsangue, où il est question de violences, de perversions, dans un monde instable, en pointillé, régi par des lois et des codes qui nous échappent. Après The Lobster, où des célibataires étaient métamorphosés en animaux (oui, oui), faites la connaissance de Steven, cardiologue propre sur lui, marié à Anna, ophtalmo bon teint, et papa de deux jolis enfants, Kim, 14 ans, et Bob, 12. La famille idéale ! Dans leur belle demeure d’une banlieue générique US, ils vivent un quotidien luxueux mais froid, entre échanges convenus et sexualité robotique (dans le lit conjugal, Nicole Kidman mime « l’anesthésie générale » pour combler son Colin Farrell de mari, chirurgien même jusque dans la chambre à coucher). Bref, c’est le bonheur au cœur de l’ultra-moderne solitude… Entre deux opérations du cœur, Steven s’est rapproché d’un ado étrange, insaisissable, Martin, issu d’un milieu plus modeste, incarné par Barry Keoghan, vu dans Dunkerque. Ils se retrouvent dans des cafés, l’ado vient le rejoindre à l’hôpital, demande à voir ses poils sur la poitrine, l’invite chez sa mère pour regarder la télé… Bientôt, on comprend que le père de Martin est mort sur la table opératoire de Steven et qu’il va falloir, d’une manière ou d’une autre, alors que ses enfants souffrent maintenant d’une étrange affection, payer cette faute…

 

Avec son complice Efthymis Filippou, Yórgos Lánthimos a écrit une fable radicale, sombre et cruelle, inspirée par le mythe d’Iphigénie. Une tragédie grecque. Entre conte fantastique et farce surréaliste, les deux scénaristes cisèlent un cauchemar anxiogène, un piège qui referme inéluctablement sa gueule d’airain sur le spectateur. Deux heures qui nous entraînent vers l’impensable, l’insoutenable, le sacrifice ultime. Autant dire que cette Mise à mort du cerf sacré n’est en rien une partie de plaisir mais un voyage au bout de la nuit qu’il est impossible d’effectuer sans suffoquer ou blêmir. La mise à mort du spectateur ? De la haute couture, récompensée du Prix du scénario à Cannes où les deux hommes questionnent inlassablement notre rapport à la culpabilité, la loi du Talion, le fatum, la réparation par l’absurde. Plus fort, Lánthimos, tel un ange du bizarre, insuffle une puissance tellurique à sa mise en scène et ce dans quasi chaque plan. Il pousse à chaque fois le curseur à fond, transforme chaque scène en sommet paroxystique. Le film est composé comme une symphonie noire, ponctuée de travellings avant ou arrière, de plans-séquences virtuoses, de cadrages millimétrés, de hors champs angoissants… C’est beau comme du Kubrick. Voilà, c’est dit ! C’est du grand cinéma qui nous perd dans le labyrinthe des couloirs sinistres de l’hôpital ou ceux de la maison-cocon, et Lánthimos utilise toutes les possibilités du 7e art pour anesthésier, crucifier son spectateur avant la révélation finale. Son travail sur le son est aussi intense que chez David Lynch et l’utilisation de la musique – très kubrickienne – permet d’entendre le Stabat Mater de Schubert, du Bach et même un György Ligeti, issu directement de… Shining. Et dire que je n’ai rien écrit sur la direction et le jeu des acteurs…

Pour finir, un conseil : toi qui rentres dans une salle qui projette Mise à mort du cerf sacré, abandonne tout espoir. Sauf dans le dieu cinéma qui vient de trouver un de ses plus fidèles apôtres.

Mise à mort du cerf sacré
Réalisé par Yórgos Lánthimos
Avec Colin Farrell, Nicole Kidman, Barry Keoghan, Raffey Cassidy
En salles depuis le 31 octobre 2017

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