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Seul l’Ange blanc a des ailes (critique de Nos héros sont morts ce soir)

Seul l’Ange blanc a des ailes (critique de Nos héros sont morts ce soir)

Note de l'auteur

Avant d’être trusté par des comédies interchangeables et des polars laborieux mis en scène par des nains, il existait un cinéma français populaire de qualité. Bonne nouvelle, ce cinéma capable de faire plaisir au spectateur sans se sentir obligé de le prendre pour un crétin n’est pas mort !

Ça ne date pas d’hier. A de rares exceptions près, il faut même remonter aux temps des Melville, Corneau et autres Boisset pour que le film noir bien de chez nous emplisse les salles sans bâcler le scénario, torcher les plans ou laisser les acteurs prendre leur chèque sans jouer le jeu. Malgré le potentiel d’un casting qui depuis quelques semaines s’affiche un peu partout en quatre par trois, ce n’est pas du côté de notre Luc Besson national que les choses vont changer. Avec un cynisme invraisemblable, Besson sabote le Malavita de Tonino Benacquista en expédiant, le pantalon aux chevilles, un film ricain avec de grosses vannes sur les camemberts qui puent (le bon docteur dit tout ici). Misez donc plutôt sur Nos héros sont morts ce soir, plongée envoûtante dans le milieu du catch du début des années 60, un voyage sans nostalgie mais guidé par le fantasme d’une époque que le réalisateur David Perrault n’a pas connue, un temps où le personnage de fiction pouvait encore faire mythe.

Sur une trame lointainement inspirée du plus beau film de boxe de tous les temps, Nous avons gagné ce soir de Robert Wise, Nos héros sont morts ce soir suit le parcours de Simon qui, derrière le masque blanc du “Spectre”, incarne le bon catcheur, celui qui gagne à la fin du match. Dans ce jeu de rôle manichéen qui n’en était alors pas moins un véritable sport, Simon est censé mettre au tapis un adversaire au masque noir. C’est son ami Victor, revenu un peu secoué de la guerre d’Algérie, qui doit interpréter ce méchant catcheur surnommé “l’Equarrisseur de Belleville”. Sensible à la détresse du vétéran traumatisé qu’est devenu Victor, Simon lui propose d’échanger leurs masques et d’être pour un soir l’homme au masque blanc qui remportera le combat sous les vivats de la foule. Les jeux sont dès lors faussés, ce que n’apprécient pas du tout les gars du milieu qui ont misé gros sur le combat. Simon sera bientôt sommé de payer l’addition.

Légende vivante du catch qui faisait la une des quotidiens de la France gaullienne, la figure de “l’Ange blanc” a servi d’impulsion à David Perrault pour imaginer cette histoire. Pourtant le réalisateur ne cherche pas la reconstitution d’époque. Plutôt que de recourir à un noir et blanc charbonneux qui lorgnerait du côté de la Nouvelle vague, il transcende cette France des bistrots qui sentent l’œuf dur et la Gitane maïs par une image particulièrement soignée et un sound design à mille lieues de l’air d’accordéon. Cette apparente contradiction de style dégage le film du piège d’un maniérisme vain et l’ouvre à toutes les possibilités du genre dont une troupe de gueules de cinéma comme on n’en voit pas assez souvent, Philippe Nahon bien sûr mais aussi un Yann Collette terrifiant de fourberie et surtout un très grand numéro de Pascal Demolon dans le rôle du Finnois, l’exécuteur des basses œuvres du milieu. Autant de numéros d’acteurs dialogués avec précision qui évitent l’effet catalogue, chacun trouvant sa place dans le récit. Mais ce sont Jean-Pierre Martins et Denis Ménochet, respectivement Spectre et Equarrisseur de Belleville, qui tapent dans l’œil du spectateur. L’un faussement débonnaire, l’autre vraiment taciturne, ils scellent leur destin sur le ring dans une séquence de combat des plus bluffantes.

Si le film manque de cette fièvre dont les archétypes ont besoin pour devenir humains et qui leur aurait ici permis de porter plus haut le thème de la dualité du bien et du mal – deux visages derrière un même masque – et si certaines envolées mystiques peuvent parfois dérouter – Gérard de Nerval est copieusement cité – la générosité envers tous les personnages jusqu’aux plus secondaires qui existent instantanément à l’écran, l’aboutissement formel et la maîtrise de la mise en scène, notamment lorsqu’il s’agit d’étirer le temps et de renforcer la tension, font de Nos héros sont morts ce soir une incontestable réussite. Le juste équilibre trouvé par un réalisateur cinéphile entre film d’auteur et cinéma populaire.

En salles le 23 octobre.

2013. France. 1h35. Réalisé par David Perrault. Avec Jean-Pierre Martins, Denis Ménochet, Constance Dollé, Pascal Demolon, Yann Collette, Philippe Nahon…

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